Dans l’histoire de la mode, elle fait partie de ces codes qui disparaissent et réapparaissent au fil des décennies, jusqu’à s’imposer comme de véritables pièces signatures. Les épaulettes, bien qu’on les rattache à l’empowerment féminin des années 80, nous viennent directement d’une époque où l’ordre dictait le style. Dès le XVIIIe siècle, elles apparaissent dans le milieu militaire sous la forme d’ornements sur les uniformes des soldats européens. Souvent rigides, décorées de franges métalliques ou de tresses dorées, elles conféraient à son porteur une reconnaissance hiérarchique et, parfois, protégeaient ses épaules en cas de choc.
En France, c’est Louis XVI qui introduit en premier les épaulettes dans les rangs à la seconde moitié du XVIIIe siècle. D’abord timidement comme réforme militaire, elles distinguaient certains grades spécifiques : l’épaule gauche pour les sous-officiers, les deux côtés symétriques pour les officiers supérieurs. Couleur, forme et ornements variant selon les régiments. Il faudra attendre l’époque napoléonienne pour que ces dernières soient réellement codifiées.

Sous le règne de l’Empereur, stratège militaire et politique, elles deviennent un véritable langage visuel au sein de la Grande Armée. L’habit fonctionnel devient un costume de puissance, un signe hiérarchique lisible au premier regard. Une idée plus que novatrice pour l’époque, qui influencera d’autres armées voisines et même la mode des années plus tard.
Un ancien marqueur social…
Côté britannique, la ligne d’épaule s’exprime davantage sur des uniformes de parade. Un usage toujours d’actualité, inscrit dans l’Army Dress Regulations. L’armée prussienne, elle, l’impose à la fin du même siècle pour asseoir, à son tour, son influence dans l’Europe germanique. Après la chute de Napoléon, l’esthétique impériale garde de son charme jusqu’à séduire un tout autre milieu : la noblesse.
De 1815 à 1848, on porte les épaulettes comme un marqueur social. Plus tard, avec la généralisation des conflits, elles sont reléguées au second plan, jugées peu pratiques sur le terrain. Avec le début de la Première Guerre mondiale, on les oublie même totalement.

Cependant, c’est à l’approche du conflit de 1939-1945 que les épaulettes arrivent dans le vestiaire de manière stylistique. Alors qu’une guerre se profile à l’horizon, les femmes investissent le monde du travail. Afin de coller à leurs nouvelles fonctions, les designers donnent de l’aplomb à la silhouette féminine avec les épaulettes pour la rendre masculine. Mais de façon résolument moderne : adieu aux versions militaires clinquantes, bienvenue à celles invisibles directement intégrées à la structure du vêtement par le biais de la ouate.
Christian Dior impose avec son New Look une morphologie où la carrure contraste avec une taille marquée et une jupe corolle. Cristóbal Balenciaga, lui, sculpte des volumes qui redonnent aux épaules une autorité dramatique. Quant à Elsa Schiaparelli, toujours en avance sur son temps, elle s’amuse à accentuer la ligne d’épaule par des ornements et des jeux surréalistes, transformant la carrure en terrain d’expérimentation créative.
Une nouvelle signature
Dans les années 80, après une première introduction au vestiaire formel, les épaulettes font un retour à nul autre pareil. Voici venue l’ère du Power dressing, où régnaient en maître Thierry Mugler, Yves Saint Laurent ou encore Giorgio Armani. Les lignes femme deviennent conquérantes et inspirent le respect partout avec des tailles cintrées et des carrures anguleuses. Bien plus qu’une tendance, un mouvement global, culturel, sociologique et résolument féministe.
Une décennie plus tard, on commence déjà à juger les épaulettes « too much ». Le minimalisme rendort les collections avec des traits fluides et plus naturels. Helmut Lang et Jil Sander en première ligne. Mais, bien inscrites dans les mœurs, elles feront de nombreux allers-retours dans nos garde-robes modernes au fil des années. De 2010 à 2020, elles reviennent sur les podiums. Balmain, Christophe Decarnin puis Olivier Rousteing en font l’emblème d’un glam-rock spectaculaire. Balenciaga, sous Demna, en fait une critique postmoderne du pouvoir et Alexander McQueen l’ajoute à ses croquis comme une nouvelle signature.

Quelques années plus tard, à l’automne-hiver 2025-2026, les épaulettes reprennent du service, pour notre plus grand plaisir. Que ce soit à New York, Paris, Londres ou Milan, impossible d’être passé à côté de leurs nombreuses déclinaisons dans les dernières collections.
Acne Studios, sous l’impulsion de Jonny Johansson, rend ces dernières volumineuses et rondes de manière presque inattendue. Sarah Burton, dans sa première collection pour Givenchy, redéfinit la structure de l’éternel blazer en l’inversant et lui donnant encore plus de carrure. Chemena Kamali décline la femme Chloé de manière presque cubique en contrastant sa force dans des chemisiers légers et doux. Enfin, Antonin Tron pour Atlein rend l’épaulette, d’ordinaire dure et froide, plus soyeuse avec des matériaux drapés comme le satin qui ajoutent à sa féminité.
Mais pourquoi un tel regain aujourd’hui ? Parce que la mode, plus que jamais, se fait l’écho de nos quotidiens. Dans un monde fracturé par l’incertitude économique, les conflits géopolitiques et les abus de pouvoir, la carrure imposante agit comme une réponse symbolique, une revendication d’autorité et d’existence.
Loin d’être seulement une relique militaire, l’épaulette s’impose cet automne-hiver comme une pièce tournée vers l’avenir. Une manière d’affirmer que l’histoire de la mode n’est jamais un simple retour en arrière, mais une réécriture permanente de nos besoins, de nos désirs et de nos combats.



