À rebours des codes de l’industrie et à l’ère des lancements de masse, Frédéric Malle fonde le 6 juin 2000 à Paris sa maison d’édition de parfums d’auteur. Une démarche esthète et perfectionniste doublée d’un acte de résistance pour le Parisien – désormais New-Yorkais d’adoption – ayant des années d’expérience dans les coulisses des maisons de luxe et des laboratoires. Son obsession ? Le parfum et rien que le parfum, afin de lui rendre toute sa noblesse noyée à force de marketing mondialisé et de faire sortir les parfumeurs de leur anonymat. L’éditeur repousse ainsi les limites de la création artistique en redonnant aux fragrances leur aura et réinsuffle son goût à ses contemporains. Rencontre nez à nez.
Arthur Frydman : Vous vous définissez comme un « éditeur » de parfums haut de gamme. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette qualification ?
Frédéric Malle : Le fait de me définir comme un éditeur était une façon de décrire mon rôle de soutien aux meilleurs parfumeurs du secteur – ce que nous appelons dans notre métier un évaluateur –, quelqu’un qui est un sparring-partner, un critique, un directeur artistique pour les parfumeurs. Comme notre activité est assez mystérieuse et que la plupart des gens n’y connaissent rien, il me fallait une analogie. J’ai beaucoup d’amis dans le secteur de l’édition, j’ai réalisé que ce qu’ils font est très similaire à ce que je fais pour les parfums. Les galeristes ont également un rôle similaire, et j’aurais pu me qualifier de galeriste, mais cela aurait été un peu plus compliqué. C’est une analogie et c’est ainsi que je décris mon travail de soutien aux parfumeurs.
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Arthur Frydman : Vous travaillez avec les plus grands parfumeurs pour créer le nectar ultime. Comment cette collaboration fonctionne-t-elle ?
F.M. : Il y a deux extrêmes. Soit le parfumeur vient me voir avec un produit fini ou quasi fini auquel je suggère ou non des modifications (par exemple, Maurice Roucel est venu me voir avec Musc Ravageur terminé à 99 %), soit, dans la plupart des cas, nous parlons boutique et de notre métier. Au cours de ces conversations, nous trouvons des idées pour un nouveau parfum. Ces dernières prennent la forme de mots sur une odeur de la nature, une odeur de la vie quotidienne, ou des parfums existants dont nous voulons prendre un morceau et le mélanger à un autre, un peu comme un artiste faisant un collage et qui juxtapose les couleurs sur un tableau abstrait. Une fois que nous connaissons les couleurs, le parfumeur fait un croquis avec les premiers essais pour valider cette idée. Si elle nous plaît, si nous pensons qu’elle a du potentiel, nous commençons alors à la simplifier ou à la rendre un peu plus complète. Au fur et à mesure, on l’affine de plus en plus pour qu’elle soit performante, c’est-à-dire qu’elle tienne assez longtemps sur la peau, qu’elle se diffuse, qu’elle ait une odeur bien définie que l’on peut reconnaître facilement. Et aussi, plus abstraite, pour qu’elle se mêle à la peau de celui qui la porte et ne fasse qu’un avec elle.
Arthur Frydman : On dit souvent qu’un parfum est une sorte de voyage olfactif. Êtes-vous d’accord avec cela ?
F.M. : Je pense que la beauté a de nombreux aspects, et comme un Mondrian, Rembrandt ou Warhol, il y a de nombreux types de beauté. Mais le caractère, qui m’intéresse davantage, doit être très spécifique et personnel, avoir une forte personnalité et être innovant. C’est-à-dire que je ne veux pas sentir quelque chose que j’ai déjà senti 300 fois dans la rue. Il doit être présent, car on ne veut pas toujours porter un parfum que l’on est seul à sentir – les parfums sont censés être partagés et avoir une aura – et il doit faire partie de quelqu’un. C’est cette dernière qualité qui fait la différence entre une odeur, comme celle d’une bougie ou d’un objet que l’on voit dans la nature, et un parfum, qui est ce que « sent » une personne. C’est une notion abstraite mais c’est la clé du succès.
Arthur Frydman : Qu’en est-il d’un parfum exceptionnel, comme ceux proposés par votre maison ?
F.M. : Je suis intéressé par le fait de cocher toutes ces cases [citées ci-dessus], mais le fait de travailler avec les meilleurs parfumeurs en utilisant les meilleures matières premières avec une liberté totale, nous a poussés non seulement à donner le meilleur de nous-mêmes, mais aussi à essayer de créer des parfums marquants qui font avancer toute l’industrie. J’espère que l’innovation, la modernité et l’excellence nous distinguent de toutes les autres sociétés de parfumerie existantes.
Arthur Frydman : Comment un éditeur de parfums comme vous se réinvente-t-il ?
F.M. : La façon dont je me réinvente est en travaillant avec des artistes qui sont toujours à la recherche de quelque chose de nouveau et aussi en trouvant de nouveaux et jeunes parfumeurs qui vivent avec leur temps. C’est aussi une question de curiosité dans ma vie personnelle. L’art, la musique, le cinéma n’ont pas d’influence directe sur mon travail, mais m’en nourrir autant que possible m’aide certainement à vivre dans mon temps et doit influencer mon travail.
Arthur Frydman : Et l’inspiration ?
F.M. : Les parfumeurs. Et les nouvelles matières pre- mières, qu’il s’agisse de nouvelles matières naturelles inhabituelles, car elles existent, ou de nouvelles molécules chimiques de haute technologie qui sont comme de nouvelles couleurs à notre arc-en-ciel et offrent tant de nouvelles possibilités.
Arthur Frydman : Votre mère était elle-même directrice de parfum chez Christian Dior. La transmission de cet amour des odeurs a-t-elle été le fer de lance de votre carrière ?
F.M. : C’était probablement contagieux mais cela dit, elle ne nous a rien appris, à mon frère et moi, de son métier. Elle nous a transmis le goût pour cela mais ensuite, j’ai dû trouver ma propre voie.
Arthur Frydman : Y a-t-il des parfums qui vous ont marqué ou qui vous marquent ?
F.M. : Beaucoup de parfums du passé – certains étaient déjà des classiques quand je les ai sentis, comme Shalimar ou Mitsouko – puis des parfums avec lesquels j’ai grandi, comme Eau Sauvage, Halston Z-14, Oscar de la Renta, Nahema, qui sont devenus des classiques. Je suppose que c’est le privilège de vieillir.
Arthur Frydman : Vous avez récemment créé un test digital pour permettre à vos clients de choisir parmi la trentaine de parfums que vous éditez. Comment sélectionner le parfum qui nous ressemble ?
F.M. : Je pense que les gens doivent être eux-mêmes. Le parfum qu’ils portent doit être l’expression de ce qu’ils sont. L’instrument que nous avons créé avec Konstantin Kakanias, qui est maintenant sur notre site web, et qui permet aux gens de nous dire qui ils sont pour que nous puissions leur dire quel parfum porter, est la bonne ap- proche. Je ne crois pas qu’il faille porter un parfum parce qu’il a plu à quelqu’un d’autre, je pense qu’il faut porter un parfum avec lequel on se sent très bien. C’est généralement une façon de trouver quelque chose qui vous va bien, car c’est ce que vous êtes.
Arthur Frydman : Quel est le meilleur endroit pour porter du parfum ?
F.M. : Personnellement, je porte des parfums sur ma peau et en particulier sur mon torse, mais je ne suis pas un ayatollah de la technique, et je pense que les gens devraient porter des parfums là où ils sont à l’aise. Que ce soit sur leur peau, leurs vêtements, leur poignet, leur cou. Techniquement, les cheveux sont un endroit magique car ils se trouvent sur la partie la plus chaude de votre corps et ils bougent, diffusant ainsi le parfum, mais ce n’est pas l’idéal car il contient de l’alcool, et à moins que vous ne portiez notre brume capillaire, il asséchera vos cheveux si vous le portez trop souvent.
Arthur Frydman : Enfin, vous vivez désormais hors de France, de l’autre côté de l’Atlantique. Quelle odeur vous manque le plus ?
F.M. : L’odeur de la baguette grillée le matin.
Article rédigé par Arthur Frydman, à retrouver dans le numéro n°2 du magazine OniriQ.



