Quand l’IA crée, l’artiste devient-il spectateur ?

Quand l’IA crée, l’artiste devient-il spectateur ?

L'intelligence artificielle génère aujourd'hui images, sons et récits avec une virtuosité parfois dérangeante. Face à ces oeuvres parfaitement exécutées, quelle place reste-t-il pour le geste humain, le rouble, le sensible ? Au Jeu de Paume, l'exposition "Le Monde selon l'IA", explore ces nouvelles frontières de la création. Pour décrypter ces enjeux, Antonio Somaini, professeur à l'université Sorbonne-Nouvelle et commissaire de l'exposition, nous livre son éclairage.

Au premier regard, c’est un paysage de montagne. Le mont Blanc se découpe dans une lumière presque irréelle, les sommets baignent dans un brouillard numérique qui semble respirer. Mais très vite, quelque chose dérape. Des silhouettes humaines s’étirent, se distordent, des artefacts visuels surgissent : rectangles géométriques, pixels flottants. Sous la main de Jacques Perconte et l’œil des algorithmes d’upscaling, la nature devient matière numérique en mouvement. Ces algorithmes, conçus pour « inventer » des pixels supplémentaires afin d’améliorer la définition de l’image, interprètent et parfois déforment l’image initiale.

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Ainsi naît un paysage semi-numérique, à mi-chemin entre la captation réelle et la réinterprétation algorithmique. L’image est à la fois somptueuse et instable, hypnotique et artificielle. Ici, l’intelligence artificielle ne cherche pas à imiter le réel : elle le déconstruit, l’interprète, et finalement l’expose comme un processus technique à part entière. Une poésie de la faille et de l’imperfection qui résume à elle seule l’enjeu central posé par l’IA dans la création artistique contemporaine : quand la machine génère des œuvres d’une maîtrise vertigineuse, que devient la place de l’artiste ? Simple opérateur de machine ou coauteur d’un imaginaire hybride ?

Nouveau médium

Ces questions agitent le monde de l’art et la société dans son ensemble. Pour Antonio Somaini, la réponse est claire : « Absolument pas. » Mais il nuance aussitôt : « Tout dépend du secteur concerné. » Dans des domaines comme l’illustration ou la publicité, des modèles d’IA permettent déjà de produire des visuels à moindre coût, provoquant une automatisation inquiétante. En revanche, dans le champ de l’art contemporain, celui des galeries et des musées, l’IA apparaît davantage comme un nouveau médium qu’un substitut de l’artiste. « Les artistes restent présents à chaque étape : choix du modèle, paramétrage, sélection des résultats… », insiste-t-il.

L’exposition du Jeu de Paume illustre cette diversité d’approches. Certains artistes, comme Nora Al Badri, adoptent une posture critique et politique. D’autres, comme Grégory Chatonsky, interrogent la notion même de création, poussant l’IA à générer villes, visages, récits et souvenirs dans des univers post-humains. « L’exposition réunit aussi bien de jeunes artistes que des figures plus établies : Nora Al Badri a une quarantaine d’années, Chatonsky une carrière déjà longue », souligne Antonio Somaini.

« On entre dans une forme de cohabitation, de cocréation, qui devient de plus en plus courante. Je le constate aussi à l’université où j’enseigne : les étudiants co-écrivent désormais avec des IA, ce qui soulève d’ailleurs des questions pédagogiques et éthiques nouvelles », poursuit-il.

Le sensible algorithmique ?

Loin d’être cantonnée à une froide reproduction mécanique, l’IA devient également génératrice de matière sensible. « Ces modèles génèrent de la matière sensible : images, sons, textes. On perçoit souvent une forme d’étrangeté dans ces productions, une altérité algorithmique. Mais cette étrangeté peut être elle-même source d’émotion », explique Antonio Somaini.

C’est bien cette altérité que travaille Egor Kraft, lorsqu’il reconstitue des artefacts antiques imaginaires, ou encore Nora Al Badri, lorsqu’elle libère les données du buste de Néfertiti. « Si l’usage est transparent, il permet d’explorer des passés possibles, des variations fictives du réel, avec une vraie force esthétique », poursuit le commissaire.

Mais derrière cette émotion algorithmique, affleurent aussi les logiques de standardisation des grandes plateformes d’IA. « L’enjeu est d’échapper à la standardisation imposée par les grandes plateformes d’IA, qui produisent souvent des images stéréotypées et répétitives. Les artistes explorent au contraire le champ des possibles, au-delà de ces clichés », insiste Somaini.

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Mais l’exposition n’oublie pas de montrer aussi le revers matériel de ces technologies : des œuvres comme celles de Hito Steyerl ou Agnieszka Kurant dénoncent les travailleurs invisibles du clic et les ressources dévorées par les data centers. Car sous l’apparente magie des images générées, c’est tout un écosystème technique, économique et politique qui se dessine.

C’est cette face cachée du numérique que l’artiste émergent franco-suisse Julian Charrière met au cœur de son travail. Interrogé dans l’émission Le Cours de l’histoire sur France Culture (mars 2024), il rappelle que l’« on parle souvent des intelligences artificielles comme si elles flottaient dans le cloud, mais ce nuage est fait de béton, d’eau et d’extraction minière. La beauté des images générées par IA repose sur des chaînes d’approvisionnement très concrètes, très physiques ». Par son approche, l’artiste nous rappelle que derrière l’apparente fluidité des flux de données, il y a des infrastructures bien réelles, des territoires bouleversés, et des ressources exploitées, jusque dans les entrailles de la Terre.

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Une création humaine augmentée, mais pas dissoute… À travers ces œuvres multiples, l’exposition « Le Monde selon l’IA » refuse tout simplisme. L’artiste n’est pas évincé par la machine : il redéfinit son geste à son contact. « Il faut se débarrasser de l’idée qu’il existerait une IA uniforme. Il y a au contraire une pluralité de modèles, de logiques, de modes de fonctionnement. L’exposition montre cette diversité, » conclut Antonio Somaini. Face à cette nouvelle grammaire du sensible, la cocréation devient un laboratoire d’hybridation. Les artistes manipulent les IA, jouent avec leurs erreurs, leurs étrangetés, leurs biais. Une nouvelle scène de création où, loin d’être simple spectateur, l’artiste reste l’auteur du trouble.

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Exposition « Le Monde selon l’IA », Jeu de Paume (Paris), jusqu’au 21 septembre 2025.

Un article écrit par Désirée De Lamarzelle, à retrouver dans le numéro 12 du magazine OniriQ.

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