Il faut parfois accepter d’être bousculé par les images. Celles qui s’exposent jusqu’au 26 octobre au Point Éphémère, à Paris, ne flattent ni le regard ni la conscience mais racontent un monde en déséquilibre, un monde qu’il faut, justement, “voir en face”. C’est le nom choisi pour cette exposition collective née de la deuxième édition du Prix Photo CCFD-Terre Solidaire, un prix qui distingue des photographes documentaires. Dans la jungle du Darién, le Colombien Federico Ríos Escobar suit la trace des migrants qui franchissent à pied, dans la boue et la peur, les kilomètres d’un enfer vert vers les États-Unis. Au Guatemala, Lys Arango documente la lutte obstinée des paysans qui refusent de céder au déclin de leurs terres. Lalo de Almeida, venu du Brésil, témoigne de l’Amazonie que l’agrobusiness et les sécheresses extrêmes condamnent lentement. Dans ce chœur de voix puissantes, nous retrouvons le regard de Natalya Saprunova, photographe d’origine russe, qui capte dans le froid, la disparition d’un monde.

Le froid comme reflet de la mémoire
Natalya Saprunova est née sur la péninsule de Kola, à l’extrême nord-ouest de la Russie. C’est là qu’elle a appris à lire les paysages, à décrypter le craquement des lacs sous la glace, la pâleur du ciel en hiver, la patience des hommes face au gel. Aujourd’hui installée à Paris, elle n’a pourtant jamais quitté, dans son regard, cette ligne d’horizon blanche qui fut son enfance. Son projet Permafrost, ce froid n’est plus éternel, lauréat du Prix du public, en est le prolongement.
Depuis plusieurs années, N.Saprunova sillonne la Sibérie et l’Arctique canadien, caméra au poing, pour documenter les conséquences concrètes du réchauffement climatique. Une catastrophe qui n’a rien d’abstrait, les sols se dérobent, les maisons s’affaissent, les routes se fendent, et les écosystèmes s’effondrent.
Ses images ne cherchent pas la sidération, mais le factuel. Le temps s’arrête sur des portraits serrés, des lumières diffuses, des couleurs presque effacées. On devine la douceur d’une voix qui interroge plus qu’elle n’accuse.

« Ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement ce qui fond, mais ce qui résiste », confie-t-elle souvent.
Dans un cliché, une fillette joue dans une neige devenue rare, dans un autre, un vieil homme contemple le mur fissuré de sa maison, comme on regarde un souvenir s’échapper. L’intime et le collectif s’effleurent, ainsi que la lenteur du désastre et la dignité de ceux qui l’entourent.
L’art de l’engagement dans la photographie
Le projet de l’artiste N. Saprunova s’inscrit pleinement dans la philosophie du Prix Photo CCFD-Terre Solidaire, qui récompense une photographie du réel, mais traversée par une conscience humaniste.
“Voir le monde en face” est une traversée qui parle climat, migrations, justice sociale, liberté de la presse, autant de notions que la photographe préfère traduire en émotions plutôt qu’en slogans. Rien n’arrête une passionnée de l’objectif. Notre reporter Russe poursuit aujourd’hui son enquête en Mongolie, sur les traces des nomades des steppes, eux aussi confrontés à la transformation de leurs territoires.

Tout au long du mois, des artistes, des journalistes, des militants et des curieux viendront dialoguer autour des œuvres.
Lors de la soirée d’ouverture, un hommage sera rendu au photographe palestinien Ismail Abu Hatab, disparu à Gaza le 30 juin. La chanteuse palestinienne Salwa Jaradat y prêtera sa voix pour dire ce que les images, parfois, ne peuvent pas.
Dans un monde saturé d’images, rares sont celles qui nous forcent à ralentir. Celles de Natalya Saprunova font partie de cette minorité exigeante. C’est simplement dans cette fragilité assumée, que se joue la puissance de son œuvre. Le froid n’est plus éternel, dit-elle. Mais la beauté, elle, persiste encore un peu.
Informations pratiques :
EXPOSITION DU PRIX PHOTO CCFD-TERRE SOLIDAIRE «VOIR LE MONDE EN FACE du 3 au 26 octobre 2025 au Point éphémère.



