Guénaëlle de Carbonnières au Musée des Arts décoratifs : la mémoire photographique mise à nu

Guénaëlle de Carbonnières

Guénaëlle de Carbonnières au Musée des Arts décoratifs : la mémoire photographique mise à nu

Du 29 octobre 2025 au 1er février 2026, le Musée des Arts décoratifs consacre un focus inédit à Guénaëlle de Carbonnières. Plus de trente œuvres, issues d’une résidence dans les collections photographiques du musée, revisitent les stigmates laissés par l’Histoire. Une réflexion puissante sur l’image, sa fragilité et son rôle de témoin.

Peut-on sauver la mémoire par l’image ? C’est la question que pose l’exposition « Dans le creux des images », présentée cet automne au Musée des Arts décoratifs. L’artiste-photographe Guénaëlle de Carbonnières y explore les archives visuelles comme d’autres fouillent les strates du sol avec minutie, respect et audace. Elle redonne vie à des clichés abîmés, rescapés de l’oubli, tout en les confrontant à une relecture contemporaine. Plus qu’une rétrospective, cette exposition est une enquête. Elle scrute la fragilité du médium photographique, l’altération inévitable du papier et du verre, mais aussi la persistance d’une mémoire collective. Loin d’un geste nostalgique, Carbonnières fabrique du neuf avec de l’ancien, réactivant des images chargées de drames historiques. À travers elles, c’est notre rapport à l’Histoire, au patrimoine et au temps qui se trouve interrogé.

Collection MAD Tirage Bourdelle rehausse Guénaëlle de Carbonnières au Musée des Arts décoratifs : la mémoire photographique mise à nu
Collection MAD_Tirage Bourdelle rehaussé

Quand les images portent les cicatrices de l’Histoire

Le point de départ de l’exposition est un objet rare, un album du photographe Franck de Villecholle (1816-1906), conservé dans les collections du musée. Ce recueil, composé de tirages sur papier albuminé, documente les destructions en Île-de-France lors de la guerre de 1870. On y voit les Tuileries éventrées, les ruines du château de Saint-Cloud, les barricades parisiennes. Ces images portent elles-mêmes les marques du temps, déchirures, plis, taches et recouvrements.

C’est précisément dans ces accidents matériels que Guénaëlle de Carbonnières trouve sa matière première. Elle ne se contente pas d’archiver : elle interprète. Son geste artistique consiste à « creuser » l’image, à l’ouvrir comme une archéologue ouvrirait une couche de terre. Ses travaux, réalisés à partir de ces fonds, amplifient les cicatrices du support pour en révéler la charge symbolique.

Drape serie Le temps voile 508 x 61 cm photogramme fragmente contrecolle sur aluminium Guénaëlle de Carbonnières au Musée des Arts décoratifs : la mémoire photographique mise à nu
Drapé, série Le temps voilé, 50,8 x 61 cm, photogramme fragmenté, contrecollé sur aluminium

En convoquant d’autres corpus photographiques du XIXe et du début du XXe siècle, de Félix Bonfils au Liban à Joseph de Baye en Ukraine, l’artiste tisse un fil rouge dont des paysages meurtris par les conflits, où l’image devient témoin des disparitions architecturales et patrimoniales. Le regard se déplace alors du sujet représenté vers la matérialité même de la photographie, devenue à son tour archive de sa propre fragilité.

Photographie et mémoire : une relecture contemporaine

Vestiges Baalbek apres Felix Bonfils 2025 20 x 25 cm encres et gravure a la pointe seche sur tirage argentique piece unique Guénaëlle de Carbonnières au Musée des Arts décoratifs : la mémoire photographique mise à nu
Vestiges, Baalbek (après Félix Bonfils), 2025, 20 x 25 cm, encres et gravure à la pointe sèche sur tirage argentique, pièce unique

Cette exposition engage une réflexion sur le médium photographique lui-même. Carbonnières expérimente la fusion de plaques de verre, l’encapsulation des images, la gravure à la pointe sèche sur tirage argentique. Au final, des œuvres uniques, où passé et présent se superposent. Le spectateur n’est plus face à une reproduction mais devant un objet singulier, qui témoigne d’un dialogue entre technique ancienne et intervention contemporaine.

En procédant ainsi, l’artiste interroge notre rapport actuel à l’image. Dans un monde saturé de flux numériques, où la photographie se consomme et s’oublie à la vitesse des réseaux sociaux, son travail agit comme une résistance. Il rappelle que chaque cliché est une matière fragile, qui porte en elle une histoire. Restaurer, recomposer, altérer volontairement sont autant de gestes qui redonnent un poids au temps.

Cette approche trouve un écho particulier dans l’institution qui l’accueille. Le Musée des Arts décoratifs, riche de fonds souvent méconnus, s’affirme ici comme un lieu de réflexion sur la photographie en tant qu’objet matériel et patrimonial. En confiant son cabinet des Dessins, Papiers peints et Photographies à une artiste contemporaine, il affirme que l’histoire des images n’est pas figée : elle se rejoue à chaque regard.

Guénaëlle de Carbonnières : une artiste entre philosophie et arts visuels

Plaque de verre La Commune 1 detail 1 MAD Guénaëlle de Carbonnières au Musée des Arts décoratifs : la mémoire photographique mise à nu
Plaque de verre La Commune détail MAD

Née en 1986 à Paris, Guénaëlle de Carbonnières n’est pas arrivée à la photographie par hasard. Agrégée en arts plastiques, formée en philosophie, elle aborde son médium avec une rigueur intellectuelle autant qu’avec une sensibilité plastique. Ses travaux ont déjà été montrés à Paris Photo, à Unseen Amsterdam ou encore à la Biennale de Lyon. Mais c’est la première fois qu’un musée national lui consacre un tel focus.

Son œuvre se distingue par un rapport presque tactile aux images. Comme une sculptrice manipulerait l’argile, elle plie, découpe, griffe le papier photographique. Elle ne cherche pas à restaurer mais à révéler : révéler la fragilité des supports, la violence des disparitions, mais aussi la possibilité d’une renaissance. Dans ses séries récentes sur Baalbek ou Bagdad, les colonnes effondrées et les souks disparus deviennent des métaphores de l’effacement et de la reconstruction.

Ce travail, qui s’ancre dans l’histoire mais refuse la nostalgie, fait de Carbonnières une artiste de son temps. Dans un siècle où la question de la mémoire collective est sans cesse réactivée par l’actualité, notamment des guerres au Moyen-Orient à la destruction du patrimoine ukrainien, son œuvre agit comme un miroir. Elle rappelle que les images ne sont pas seulement des souvenirs : elles sont des armes contre l’oubli.

Entre archives et présent : un dialogue nécessaire

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Zobéïde, Souk el Ghezel, Bagdad (MAD)

Dans ce face-à-face entre photographies anciennes et interventions contemporaines, une question traverse l’ensemble du parcours, que faisons-nous de nos images, et qu’en restera-t-il demain ? La démarche de Carbonnières propose une réponse, celle de ne pas chercher à effacer les blessures du passé, mais les transformer en matière de réflexion. À l’heure où les musées doivent sans cesse réinventer leur rôle, le MAD Paris fait ici le pari d’un dialogue exigeant et sensible. En offrant ses collections à l’imaginaire d’une artiste, il montre que l’institution n’est pas qu’un gardien du patrimoine mais un acteur vivant de sa réinterprétation.

C’est un geste rare, à la fois intellectuel et poétique, qui trouve toute sa place dans le cadre du Musée des Arts décoratifs. Pour le visiteur, l’expérience sera sans doute troublante, parfois dérangeante, mais toujours féconde. Car si l’image est vouée à disparaître, Carbonnières nous rappelle qu’elle peut aussi renaître, autrement.

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