Expo : Jeanne Du Barry, l’art de se réinventer à la cour

Jeanne Du Barry, l’art de se réinventer à la cour
Madame du Barry en Flore

Expo : Jeanne Du Barry, l’art de se réinventer à la cour

Longtemps réduite à son statut de favorite de Louis XV, Jeanne Du Barry fut aussi une femme de goût, une collectionneuse et une figure influente de la scène artistique du XVIIIe siècle. À Marly, une exposition revient sur la construction de son image et dévoile une personnalité bien plus complexe que sa légende.

Avant les comptes Instagram et les maisons de couture, il y avait déjà l’art de maîtriser son image. Au XVIIIe siècle, à la cour de Versailles, Jeanne Du Barry en avait fait une affaire sérieuse. Dernière favorite officielle de Louis XV, elle ne s’est pas contentée de séduire le roi : elle a aussi cultivé un style, commandé des œuvres aux artistes les plus en vue et imposé ses goûts dans un univers où chaque détail pouvait signaler un rang.

L’exposition Jeanne Du Barry, l’invention d’une favorite, présentée au musée du Domaine royal de Marly, propose de revenir sur cette trajectoire singulière, entre ascension sociale, stratégie de représentation et passion artistique.

Derrière la favorite, une femme qui a construit sa place

Née Jeanne Bécu en 1743, dans un milieu modeste, elle grandit loin des privilèges de la noblesse. Pour intégrer la cour, elle doit acquérir un nom, un titre et les codes d’un monde particulièrement fermé. Sa rencontre avec Louis XV, en 1768, marque un tournant. Mais son ascension ne tient pas uniquement à sa relation avec le roi : elle repose aussi sur une intelligence sociale et une capacité à comprendre les règles de la représentation.

Jeanne Du Barry, l’art de se réinventer à la cour
François-Hubert Drouais – Portrait de Madame Du Barry en muse 1774 – Huile sur toile Versailles, chambre de commerce et d’industrie des Yvelines et du Val-d’Oise © Alain Leprince

Car à Versailles, l’apparence n’a rien de superficiel. Les portraits diffusent une image, les vêtements affichent une position et les objets racontent une appartenance. Jeanne Du Barry l’a bien compris. En multipliant les représentations d’elle-même, notamment sous les traits de figures mythologiques, elle façonne une présence publique qui évoque celle d’une reine sans qu’elle en ait jamais le statut.

Le parcours de l’exposition s’intéresse justement à cette fabrication d’une identité. Près de 150 œuvres et objets, peintures, sculptures, dessins, estampes, mobilier et documents d’archives, permettent de suivre les étapes d’une ascension aussi remarquable que fragile. L’exposition ne sert pas seulement à raconter la vie d’une favorite, mais de comprendre comment une femme a pu utiliser les codes de son époque pour gagner en visibilité et en influence.

Une signature esthétique avant l’heure

Jeanne Du Barry avait de l’œil. Elle s’entoure de figures majeures de son temps, parmi lesquelles les peintres Jean-Baptiste Greuze, François-Hubert Drouais et Élisabeth Vigée Le Brun, le sculpteur Augustin Pajou ou encore l’architecte Claude-Nicolas Ledoux. Ses commandes témoignent d’un goût affirmé et d’un intérêt qui dépasse largement le portrait officiel.

Parmi les œuvres mises en avant figure notamment Madame Du Barry en Flore, peinte par François-Hubert Drouais, qui représente la comtesse sous les traits de la déesse romaine des fleurs. Une manière de jouer avec les références mythologiques pour construire une image à la fois séduisante et prestigieuse. Le buste en marbre réalisé par Augustin Pajou en 1773 offre, lui, une autre interprétation de sa présence : celle d’un visage et d’une personnalité que les artistes contribuent à fixer dans la mémoire collective.

La mode occupe également une place importante dans cette histoire. Chevelure blonde portée au naturel, maquillage léger, robes raffinées et bijoux somptueux : Du Barry se distingue par des choix qui tranchent avec certaines conventions de la cour. Son style est observé, commenté et imité. Elle ne suit pas simplement les tendances : elle participe à leur évolution, à une époque où la mode devient aussi un langage social.

Un rapprochement avec notre époque s’impose presque naturellement : comme une personnalité publique aujourd’hui, elle soigne son image, en contrôle les représentations et fait de son apparence une forme de signature. Cela souligne un point essentiel de l’exposition : la célébrité ne se construit pas uniquement parce que l’on est, mais aussi par ce que l’on donne à voir.

Jeanne Du Barry, l’art de se réinventer à la cour
Augustin Pajou – Portrait en buste de Madame du Barry 1773, marbre Paris, © Musée du Louvre

À Louveciennes, le goût prend ses quartiers

L’exposition ne s’arrête pas aux salons de Versailles. Elle s’intéresse également à Louveciennes, où Jeanne Du Barry dispose d’un espace plus personnel pour exprimer ses préférences. Le pavillon de Musique, confié à Claude-Nicolas Ledoux, constitue l’un des points forts de cette histoire. Son architecture et ses décors témoignent du goût à la grecque et annoncent l’esthétique néoclassique qui s’affirme à la fin du XVIIIe siècle.

Dans cette demeure, l’art ne se limite pas à décorer les pièces : il organise un cadre de vie. Mobilier, objets précieux et collections composent un ensemble cohérent, pensé selon les goûts de la comtesse. Du Barry apparaît alors comme une véritable commanditaire, capable de réunir artistes et artisans autour d’une vision esthétique personnelle.

Elle est aussi une collectionneuse avertie, intéressée par la peinture, la sculpture et les livres précieux. Parmi les œuvres associées à son univers figure La Cruche cassée de Jean-Baptiste Greuze, tableau aujourd’hui conservé au musée du Louvre. Ces choix invitent à dépasser l’image d’une femme uniquement préoccupée par le luxe : ils révèlent un intérêt pour les arts et les objets qui participent à la culture visuelle de son temps.

Jeanne Du Barry, l’art de se réinventer à la cour
Virginie Viard pour la maison Chanel – Robe portée par Maïwenn pour le film « Jeanne du Barry » 2023 – Robe en taffetas et organza de soie, ornée de volants en gaze de soie et plumes, tulle et mousseline et cape longue parachute en taffetas de soie Paris, Maison Chanel © Chanel

Un autre objet attire l’attention par son décalage temporel : la robe conçue par Virginie Viard pour la maison Chanel et portée par Maïwenn dans le film Jeanne du Barry, sorti en 2023. Présentée aux côtés d’œuvres historiques, elle établit un lien entre la représentation de la comtesse au XVIIIe siècle et sa réinvention contemporaine. Du portrait peint au costume de cinéma, l’image de Du Barry continue de se transformer.

Qui écrit la légende ?

Si Jeanne Du Barry fascine encore, c’est aussi parce que son histoire a longtemps été racontée à travers des caricatures, des rumeurs et des jugements moraux. Sa position auprès du roi lui vaut de puissantes inimitiés, et sa réputation sulfureuse se prolonge après sa mort sur l’échafaud, en 1793. Les recherches historiques récentes contribuent à réexaminer cette figure et à éclairer les zones d’ombre de son parcours.

L’exposition ne cherche pas à effacer les contradictions de son personnage. Elle propose plutôt de les replacer dans leur contexte : celui d’une société très hiérarchisée, où la naissance détermine largement la place de chacun, et où une femme proche du pouvoir reste exposée aux rivalités et aux jugements. Son histoire pose ainsi une question toujours actuelle : qui façonne la réputation d’une femme, et que retient-on d’elle lorsque sa vie devient un récit collectif ?

Jeanne Du Barry, l’art de se réinventer à la cour
Attribué à Nicolas Lavreince d’après Élisabeth Vigée-Le-Brun – Portrait de la comtesse Du Barry d’après un portrait de 1781 – Miniature sur ivoire © Musée du Louvre

En replaçant les œuvres, les objets et les documents au cœur de son parcours, Jeanne Du Barry, l’invention d’une favorite invite à regarder au-delà du personnage de cinéma ou de la courtisane caricaturée. On y découvre une femme qui a su transformer son image en levier d’ascension, mais aussi une mécène dont les choix ont accompagné les évolutions artistiques de son temps. Une autre manière d’aborder le XVIIIe siècle, à travers une figure qui n’a jamais cessé de susciter fascination et controverses.

À découvrir : Jeanne Du Barry, l’invention d’une favorite, au musée du Domaine royal de Marly, du 16 octobre 2026 au 28 février 2027.

Partagez cet article :

Vous aimerez sûrement :