En 2006, Sofia Coppola s’empare d’un personnage que tout le monde croit connaître : Marie-Antoinette. Mais plutôt que de raconter une nouvelle fois la reine de France à travers la Révolution, les scandales et la chute de la monarchie, la réalisatrice choisit de s’intéresser à la jeune femme derrière le personnage historique. À peine arrivée à Versailles, Marie-Antoinette découvre un monde de règles, de solitude et de pression, mais aussi de robes, de fêtes, de pâtisseries et d’excès.
Avec Kirsten Dunst dans le rôle-titre, Sofia Coppola imagine alors un film historique qui ne ressemble à aucun autre. Les silhouettes pastel de Milena Canonero, les macarons Ladurée, les chaussures de Manolo Blahnik, les musiques de The Strokes, New Order ou Bow Wow Wow et les scènes de fêtes donnent au XVIIIe siècle une allure étonnamment contemporaine. Une esthétique qui divise à sa sortie, mais qui finira par devenir l’une des signatures les plus reconnaissables du cinéma de Sofia Coppola.

Vingt ans plus tard, Marie-Antoinette a largement dépassé le statut de simple film historique. Devenu culte, il a contribué à façonner une nouvelle image de la reine et un véritable « style Marie-Antoinette », dont l’influence se retrouve encore dans la mode, le design et la photographie.
Et pour célébrer cet anniversaire, le film revient précisément là où son univers a pris forme.
Versailles, bien plus qu’un décor
C’est probablement ce qui rend cette exposition différente d’une simple rétrospective de film. Il ne s’agit pas seulement de découvrir des costumes, des croquis ou des photographies de tournage : ces éléments sont présentés dans le lieu même où une partie de l’histoire s’est fabriquée.
Le Petit Trianon, le Hameau de la Reine, les jardins et plusieurs espaces du château ont servi de décors à Sofia Coppola. Le tournage s’est notamment déroulé dans la galerie des Glaces, la chapelle royale, les Grands Appartements, l’escalier de la Reine, mais aussi, surtout, dans le domaine de Trianon. Au total, dix-neuf jours de tournage ont été organisés à Versailles en 2005.

Ici, le décor n’est donc pas une reconstitution. C’est celui dans lequel Marie-Antoinette a réellement vécu, et celui dans lequel Sofia Coppola a choisi de faire vivre son interprétation de la reine.
C’est ce double regard qui donne à la visite son intérêt particulier. Les croquis et les photographies racontent la fabrication d’un film, tandis que les murs, les jardins et les pièces racontent une histoire bien antérieure au film. Les deux récits se superposent.
Entrer dans les coulisses d’un film
L’exposition a été conçue en collaboration avec la réalisatrice et présente notamment des costumes originaux de Milena Canonero, des chaussures créées par Manolo Blahnik et des éléments utilisés pendant le tournage.
Au rez-de-chaussée du Petit Trianon, le parcours s’attarde davantage sur la fabrication du film. Croquis, storyboards, photographies de backstage, scénarios annotés, accessoires, esquisses de décors et différents documents permettent de revenir à la naissance de l’univers imaginé par Sofia Coppola.

Ce rapport entre le décor réel et sa transformation cinématographique est probablement l’un des aspects les plus réussis du parcours. Le cinéma revient ainsi dans les espaces qui lui ont servi de décor, tandis que le décor réel rappelle ce qui existait avant lui.
Cette manière de montrer la fabrication d’un film dans son lieu de tournage n’est pas totalement unique. Le cinéma de patrimoine a souvent utilisé de véritables demeures historiques comme matière première. Stanley Kubrick, par exemple, avait multiplié les propriétés historiques européennes pour Barry Lyndon, dont plusieurs scènes ont été tournées dans de grandes demeures et palais, notamment Blenheim Palace.
Plus récemment, The Favourite de Yorgos Lanthimos a lui aussi fait de Hatfield House, dans le Hertfordshire, un élément majeur de son univers royal. Mais dans le cas de Marie-Antoinette, le rapport est particulièrement fort : le lieu de tournage est aussi le lieu de vie du personnage historique et le sujet même d’une partie du film.
C’est ce qui donne à cette exposition une dimension presque archéologique du cinéma : retrouver comment un réalisateur s’est approprié un lieu qui possédait déjà sa propre histoire.
Des coulisses aux scènes cultes
Au premier étage du Petit Trianon, l’exposition se tourne davantage vers les images les plus immédiatement associées au film. Les costumes prennent une place plus importante, tandis que plusieurs mises en scène évoquent les séquences emblématiques : les grands dîners, les fêtes, les moments de décadence et la fameuse scène autour de « Let them eat cake ».
C’est ici que revient tout l’imaginaire qui a fait le succès esthétique du film : les robes extravagantes, les couleurs pastel, les chaussures, les pâtisseries et cette succession de fêtes qui donne à Marie-Antoinette son allure si particulière.
Voir cette publication sur Instagram
Le travail de Milena Canonero occupe naturellement une place importante. Ses costumes ont largement participé à cette relecture contemporaine de la reine et lui ont valu l’Oscar des meilleurs costumes en 2007.
L’ensemble reste cependant assez mesuré. Pour les vingt ans d’un film devenu aussi emblématique, une exposition plus abondante aurait sans doute pu aller encore plus loin dans les costumes, les archives et les objets iconiques. Le parcours privilégie surtout les coulisses et la fabrication du film plutôt qu’une grande rétrospective de son influence au cours des deux dernières décennies.
Mais ce choix a aussi une cohérence : l’exposition ne cherche pas à refaire le film, elle cherche à montrer comment il a été fabriqué.
Une exposition qui se poursuit au-delà des murs
Le parcours ne s’arrête pas complètement en quittant les salles. Les jardins, le Hameau de la Reine et le domaine de Trianon prolongent naturellement la visite. Les espaces que le cinéma avait transformés en images retrouvent alors leur réalité, leur histoire et leur fonction première.
Sofia Coppola avait devant elle un décor qui n’avait pas besoin d’être inventé. Elle pouvait filmer des lieux chargés d’histoire, les détourner légèrement, les associer à une bande-son contemporaine, aux créations de Milena Canonero et à son regard sur une jeune femme de 18 ans. Le résultat est devenu un univers cinématographique immédiatement identifiable.

Vingt ans plus tard, le mouvement s’inverse : ce n’est plus le film qui donne vie à Versailles, mais Versailles qui permet de revoir le film autrement.
Et dans le cas de Marie-Antoinette, le décor n’est pas seulement magnifique. Il est historique, réel, habité par une mémoire qui précède le cinéma. Il est l’un des personnages principaux du film.



