Après avoir présenté une installation monumentale dans le secteur Unlimited d’Art Basel, il revient sur une conception de l’œuvre qui commence bien avant son exposition et se prolonge dans le lieu qu’il a fondé à Harare, Mbari Art Space.

Désirée de Lamarzelle : À quel moment un déchet devient-il une œuvre ?
Moffat Takadiwa :Je ne crois pas qu’il existe un instant précis où un objet cesse d’être un déchet pour devenir de l’art. Pour moi, l’œuvre est déjà là bien avant l’objet final. Tout commence dans les décharges : chercher les matériaux, les trier, les nettoyer, les classer. Ce processus fait déjà partie de l’œuvre. Les minerais qui servent à fabriquer nos ordinateurs ou nos téléphones sont souvent extraits du sol africain. Ils quittent le continent sous forme de ressources, reviennent comme produits manufacturés, puis finissent dans nos décharges. En fouillant ces montagnes de déchets, je raconte cette histoire de l’extraction et de la circulation des matières.
Les claviers racontent-ils aussi une autre forme de colonialisme ?
Oui. Ils parlent des économies informelles dans lesquelles vivent aujourd’hui beaucoup de Zimbabwéens. À Mbare, où je travaille, beaucoup survivent en réparant, récupérant ou transformant ce que les autres ont rejeté. Mes œuvres racontent cette capacité à créer de la valeur à partir de ce qui semble ne plus en avoir. Mais elles racontent aussi des rapports de pouvoir : les ressources quittent l’Afrique, alimentent une économie mondiale, puis reviennent sous forme de déchets. Ce cycle dit beaucoup de notre époque.
On vous rapproche souvent de l’Arte Povera.
Je comprends cette comparaison, mais mon point de départ est différent. Mon travail n’est pas nourri par une réflexion sur l’esthétique européenne, mais par les économies informelles de mon pays, les savoir-faire communautaires et les traditions ancestrales africaines. Il dialogue avec plusieurs traditions, mais reste profondément enraciné dans le Zimbabwe.
Vous refusez la figure de l’artiste solitaire. Le geste du tri, du démontage, le faites-vous encore vous-même ?
Oui, régulièrement. C’est une manière de rester connecté au matériau. Mais je ne regarde pas la création avec un regard occidental : les personnes qui travaillent avec moi ne sont pas des assistants, ce sont des artistes qui apportent leurs idées et leur sensibilité. Mon atelier est fait de nombreuses voix autant que de nombreuses mains. Mon travail critique aussi un héritage du colonialisme : le colonisateur s’appropriait la paternité d’un savoir pourtant produit avec d’autres. Ce qui m’intéresse n’est peut-être pas seulement de produire des œuvres, mais d’inventer une autre manière de faire de l’art.

C’est ce qui vous a conduit à créer Mbari Art Space, à Harare ?
Un artiste ne grandit pas seul. Quand j’ai commencé, il existait peu d’espaces où les jeunes artistes pouvaient travailler, exposer ou échanger. J’ai voulu créer celui qui m’avait manqué. Mbari est à la fois un atelier, un lieu d’exposition, de résidence et de transmission, où se croisent artistes, commissaires, chercheurs, collectionneurs et habitants du quartier. Je considère d’ailleurs que Mbari fait partie de mon œuvre, au même titre que mes pièces.
« Si demain j’arrêtais de produire mais que Mbari continuait à faire grandir d’autres artistes, j’aurais le sentiment d’avoir accompli quelque chose d’essentiel. »
Vos installations atteignent plusieurs dizaines de mètres. Pourquoi cette monumentalité ?
Je ne cherche pas à faire grand pour faire grand. La taille est une conséquence du processus : plus je rassemble de matériaux, plus les œuvres prennent de l’ampleur, jusqu’à devenir des paysages. Je veux que le visiteur ne les regarde pas seulement, mais qu’il les éprouve physiquement, pour prendre conscience de l’ampleur des déchets que nous produisons et des histoires qu’ils transportent.

Vos œuvres sont très politiques, mais jamais militantes. Une manière de laisser au spectateur sa liberté d’interprétation ?
Moffat Takadiwa: Oui. Si une œuvre devient un slogan, elle perd de sa force. Je préfère ouvrir un espace de réflexion : chacun arrive avec son histoire, sa culture, sa sensibilité, et une même œuvre peut susciter des lectures très différentes. Mon rôle n’est pas d’apporter des réponses, mais de rendre cette conversation possible.
Vos œuvres mêlent aussi des références à la culture shona. Pourquoi préserver ces savoirs ?
Parce que la colonisation a tenté d’effacer une partie de notre mémoire. Je ne cherche pas à la reconstituer de manière nostalgique, mais à montrer qu’elle reste vivante. Les motifs, les techniques de tissage ou certaines manières d’organiser l’espace viennent de cette histoire. Associés à des matériaux issus de la mondialisation, ils racontent des sociétés traversées par plusieurs temporalités.
Cette année, vous avez présenté une œuvre monumentale à Art Basel Unlimited. Cette échelle et cette visibilité répondent-elles à une attente du public pour des expériences plus immersives ?
C’est une reconnaissance, mais je ne l’aborde pas comme un aboutissement. Basel offre une visibilité exceptionnelle et permet à des publics très différents de découvrir mon travail. Ce qui m’importe, c’est que les questions que je pose à travers ces matériaux circulent elles aussi. Je comprends cette attente d’immersion, mais je ne construis pas mes installations pour y répondre : si elles enveloppent le visiteur, c’est parce que leur échelle découle naturellement du processus. L’expérience est une conséquence, jamais un objectif.
Le centre de gravité de l’art contemporain, longtemps tourné vers l’Europe et les États-Unis, est-il en train de se déplacer ?
Oui. De plus en plus d’artistes africains sont visibles sur la scène internationale, mais l’enjeu n’est pas seulement leur présence dans les grandes expositions. Il est aussi de renforcer les institutions, les écoles, les résidences et les espaces indépendants sur le continent. Nous ne pouvons pas dépendre uniquement des regards extérieurs pour raconter nos histoires. Nous devons construire nos propres lieux de production, de réflexion et de transmission. C’est précisément ce que j’essaie de faire avec Mbari.
Quel regard portez-vous sur la jeune génération d’artistes africains ?
Je suis très optimiste. Une génération affirme aujourd’hui sa propre voix, sans chercher à répondre aux attentes du marché ou aux catégories construites ailleurs. Si mon travail peut ouvrir des portes à d’autres artistes, alors il dépasse largement mes propres œuvres. Ce qui restera, je l’espère, ne sera pas seulement ce que j’aurai montré dans les musées, mais les artistes qui auront trouvé, grâce à Mbari, les moyens de développer leur propre langage.
A savoir. Né en 1983, Moffat Takadiwa vit et travaille à Harare (Zimbabwe). Représenté par la galerie Semiose (Paris), il a présenté en juin une installation monumentale dans le secteur Unlimited d’Art Basel. Il devrait être présenté par la galerie à Art Basel Paris, à l’automne, tout en poursuivant le développement de Mbari Art Space, le lieu de création et de résidence qu’il a fondé à Harare.



