Thomas Dutronc, qui vient de sortir son nouvel album, “Il n’est jamais trop tard”, où l’amour se taille la part du lion, s’est confié à OniriQ sur ce que l’on pourrait appeler son « uni-rêve ». Ses rêves sont souvent joyeux, parfois mélancoliques, comme son tempérament d’ailleurs. Une façon d’évoquer ses envies profondes mais aussi ce qui l’inquiète. Une manière de divan avec un artiste qui a le talent modeste.

Yves Derai : Vous êtes un rêveur ?
Thomas Dutronc : Depuis qu’il y a les réseaux sociaux, toute cette effervescence liée au boulot notamment, j’ai de plus en plus de mal à rêver à Paris. Je rêve devant la mer, la montagne, face à la nature.
Yves Derai : Vous aimez ça ?
T.D. : J’adore. Plus j’avance en âge, plus j’aime être connecté avec les éléments naturels. Mais devant des créations humaines comme on en voit partout dans les villes, cerné par le bruit, j’ai beaucoup de mal.
Yves Derai : Vous opposez le rêve au travail ?
T.D. : Non, pas vraiment. Chez moi, le rêve est comme un débordement de piscine d’émotions. Quand il y en a trop, le rêve devient une sorte d’échappatoire.
Yves Derai :Et ça aide à la création ?
T.D. : Oui. Après, il y a le rêve qui représente nos envies profondes. Je cite toujours cette phrase : « Attache ta charrue à une étoile. »
Yves Derai : Et la nuit ?
T.D. : Alors, oui, je rêve beaucoup, surtout en ce moment.
Yves Derai : Depuis la disparition de votre mère, Françoise Hardy ?
T.D. : Oui. Je ne rêve pas forcément d’elle mais de l’enfance, la maison où j’ai grandi. Parfois, je fais des rêves fatigants. Récemment, dans mon rêve, des copains corses me confiaient avoir tué quelqu’un et je ne devais le dire à personne. Mais je n’avais pas d’alibi donc j’étais embêté. Je me suis réveillé épuisé ! (Rires)
Yves Derai : Ce n’est pas un rêve, c’est un scénario de polar !
T.D. : Oui, c’est vrai. Parfois, dans un demi-sommeil, je suis à demi-conscient et j’essaye de contrôler mon rêve. Ça vous arrive aussi ?
Yves Derai : Plus ou moins… Et vous cherchez quoi quand vous contrôlez vos rêves ?
T.D. : Il n’y a pas longtemps, j’ai fait apparaître une super belle fille. J’étais dans un palace et derrière un rideau, un genre de Marilyn Monroe est apparu. J’ai rien fait avec elle puis j’ai perdu le fil. Une autre fois, j’ai réussi à voler, c’était génial, j’ai survolé la Corse… Vous allez me prendre pour un fou ! (Rires)
Yves Derai : Quel est votre rêve récurrent ?
T.D. : Tous les six mois environ, je rêve de la maison de mon enfance.
Yves Derai : Vous êtes nostalgique ?
T.D. : Oui, j’éprouve une nostalgie de cette époque. Quand j’écoute des chansons de Charles Trenet comme Coin de rue, Revoir Paris ou Que reste-t-il de nos amours, ça me bouleverse. Je me souviens d’ailleurs que cette maison m’inquiétait, les chats faisaient des bruits la nuit, tout était peint en noir sauf ma chambre. C’était mon père qui avait voulu ça. La cave menait à des catacombes, le plancher grinçait… Entre 10 et 13 ans, je me suis fait des bons flips.
Yves Derai : Votre pire cauchemar ?
T.D. : Être englué et ne plus pouvoir avancer alors qu’il me faut impérativement bouger. Ça me réveille brutalement. Il y a aussi les rêves sexuels, notamment en période d’abstinence… Les curés doivent faire plein de rêves érotiques ! (Rires)
Yves Derai : Votre vie de rêve ?
T.D. : Avoir des journées de 30 heures, dans la nature. En Corse, évidemment. J’aimerais bien habiter dans un village d’amis où l’on peut passer les voir à tout moment, facilement. À Paris, tu appelles quelqu’un qui n’est pas dispo parce qu’il a un rendez-vous. Il te propose après-demain ? Non, c’est moi qui ne peut pas, etc.
Yves Derai : Donc pas des journées de béatitude face à la mer…
T.D. : Un peu mais trop, on s’ennuie.

Yves Derai : Et il n’y a pas l’amour dans votre vie de rêve ?
T.D. : Comme je suis très heureux en ce moment dans ce domaine, je n’ai pas besoin d’en rêver.
Yves Derai : On l’entend d’ailleurs dans votre album.
T.D. : Oui. Comme dans le Petit prince, quand on a trouvé sa rose, pas besoin d’aller chercher plus loin. Dans mon album, tout n’est pas autobiographique, parfois, je largue, dans une autre chanson, je suis largué.
Yves Derai : Les chansons de rupture sont souvent de bonnes chansons. Larguer les amours et C’est fini, c’est mort sont deux titres marquants de l’album.
T.D. : Merci. Mais le lancement se fait sur une ou deux chansons. Le public découvrira-t-il les autres ?
Yves Derai : Vous avez une chanson de rêve, une chanson parfaite ?
T.D. : J’ai eu la chance de côtoyer Gainsbourg pendant ma jeunesse. J’étais chez lui, il venait de recevoir un ampli et des enceintes d’une qualité incroyable. On a écouté Love me tender d’Elvis et il a dit : « Quelle belle chanson, j’aurais rêvé de la faire. » Love me tender, c’est simple, et ça marche tellement. Trenet aussi, c’est parfait. C’est le seul à me faire pleurer. Je suis de plus en plus fan.
Yves Derai : Il y a des gens avec qui vous rêveriez de travailler ?
T.D. : Oui mais ils sont inaccessibles. Stevie Wonder, Rick Rubin… Il faut être à la hauteur. Je rêve aussi de jouer avec de grands orchestres. Un concert avec un big band et un philharmonique, ça serait bien.
Yves Derai : Quel endroit dans le monde vous fait encore rêver ?
T.D. : Les no man’s land. La Nouvelle-Zélande, le Grand Nord… Mais j’ai toujours un peu peur des organisations. J’ai été élevé dans des endroits pas très roots, mes parents aimaient bien les 5-étoiles. Sinon, l’Amérique profonde bien sûr, pour se balader dans le monde du cinéma. Mais je ne suis pas très aventurier. J’ai peur des insectes, j’ai peur des régimes politiques, j’ai peur des guerres. Je sais que si je vais en Egypte, par exemple, je vais penser à des catastrophes tout le temps. Je « psychote » beaucoup, même sur l’avion.
Yves Derai : La maison de vos rêves ?
T.D. : Celle où j’ai grandi était à vendre mais elle était trop chère et j’y aurais trop le blues. L’idéal serait de privatiser une maison au cœur du jardin du Luxembourg. Parce que la plupart de mes amis sont à Paris. Ah, une piscine, ce serait pas mal. À Paris, ce serait vraiment le rêve. En vrai, le rêve, ce serait une maison avec un jardin à Paris. Si je vends ce que j’ai, je pourrais peut-être y arriver.
Yves Derai : Le luxe, ça vous fait rêver ?
T.D. : Le problème, c’est quand on y a goûté. J’y ai goûté durant mon enfance et ça devient la norme. Mais pour moi, le vrai luxe, c’est la délicatesse.
Yves Derai : Et pour les objets ?
T.D. : Sans hésitation, les guitares. Quand une guitare est chère, en général, elle est bonne. C’est l’objet pour lequel je peux faire une folie. Django Reinhardt jouait sur une Selmer. Il n’en ont construit que 850 dans les années 30-40. Là, je viens de craquer sur une Selmer nylon ultra-rare. Je l’ai achetée aux enchères par téléphone. Elle est actuellement en restauration, il y en a eu cinq dans le monde. Je ne sais pas encore quel sera son destin. Peut-être que l’on fera un jour un concert hommage à Django avec que des Selmer. Ça aurait du sens.
Voilà votre concert de rêve. Merci Thomas.
Texte : Yves Derai
Réalisation : Thomas Heisser
Photos : Laurence Laborie
Directeur artistique : Sylvain Galy
Stylisme : Meggy Sabb
Hair & Makeup : Nathalie Boyard
Article écrit par Yves Derai, à retrouver dans le n°10 d’OniriQ Magazine.



