Certains sujets semblent attendre les artistes au tournant : les fleurs, les visages, les paysages, les natures mortes. Et puis il y a les autres. Ceux dont on ne soupçonne pas la fécondité. La piscine appartient à cette seconde catégorie.
Qui aurait imaginé qu’un rectangle d’eau chlorée, bordé de carreaux bleus et de lignes blanches, puisse susciter autant de rêves, de drames, de fantasmes et de méditations ? Pourtant, depuis plus d’un demi-siècle, elle hante l’art contemporain.
À partir du 3 octobre prochain, le Musée des Beaux-Arts du Locle, en Suisse, lui consacre même une exposition entière : For One Solid Time, Wet : la piscine dans l’imaginaire, réunissant David Hockney, Larry Sultan, Alain Jacquet, Pipilotti Rist, Bill Viola ou encore Elmgreen & Dragset.

Car la piscine est un paradoxe. Elle est l’eau domestiquée. La nature enfermée dans la géométrie. Une victoire provisoire de l’ordre sur le chaos. Joan Didion écrivait qu’elle symbolisait moins la richesse que « le contrôle sur l’incontrôlable ». Une formule qui pourrait servir de fil rouge à cette exposition.
Les artistes l’ont compris très tôt. Chez Alain Jacquet, le bassin remplace le plan d’eau bucolique du Déjeuner sur l’herbede Manet. Le naturel devient artificiel. Le monde moderne entre en scène. Chez Larry Sultan, les nageurs semblent flotter dans une étrange suspension du temps. Quant à Rossella Biscotti, elle filme le nettoyage minutieux d’une piscine monumentale de Rome comme on ausculterait les vestiges d’une civilisation.

Huile et vernis sur couverture de livre relié, 23.5 x 31.5 cm. Collection privée.
Courtesy de l’artiste; Ingleby,
Impossible cependant d’évoquer la piscine sans parler de David Hockney, disparu récemment, qui en a fait l’un des grands mythes visuels du XXe siècle. Son tableau A Bigger Splash (1967) demeure l’une des images les plus célèbres de l’art contemporain. Curieusement, le plongeur n’y apparaît jamais. Seule subsiste l’explosion blanche de l’eau. Comme si l’artiste avait préféré peindre l’événement plutôt que son auteur, la trace plutôt que le geste. Sous le soleil californien, la piscine devient alors le symbole d’un rêve moderne : celui d’une vie parfaitement ordonnée, lumineuse, hédoniste. Mais un rêve dont l’absence humaine souligne déjà la fragilité.

J’irai au fond de la piscine…
Cette ambiguïté traverse toute l’histoire du motif. La piscine est un théâtre social. Elle expose les corps, les hiérarchies, les désirs. Elle est aussi un décor de solitude. Qui n’a pas en mémoire Isabelle Adjani chantant les mots de Serge Gainsbourg dans Pull Marine ? « J’irai au fond de la piscine… » Au fond du bassin, il y avait déjà autre chose qu’un simple exercice de natation : une mélancolie liquide, un vertige intérieur.
Aujourd’hui, ces images prennent une résonance nouvelle. À l’heure où l’eau devient une ressource précieuse, où les sécheresses se multiplient et où les bassins se vident parfois plus vite qu’ils ne se remplissent, la piscine apparaît presque comme un objet politique. Elle raconte notre rapport à l’abondance, à la maîtrise de la nature et à nos illusions de permanence.
C’est peut-être cela que nous disent les artistes réunis au Locle : une piscine n’est jamais seulement une piscine. C’est un miroir. Nous nous y regardons depuis des décennies. Et ce reflet, à mesure que l’eau se raréfie, devient chaque année un peu plus troublant.
Pour piquer une tête : For One Solid Time, Wet : la piscine dans l’imaginaire, au Musée des Beaux-Arts du Locle (Suisse), du 3 octobre 2026 au 21 février 2027.



