Esther Abrami, celle qui joue avec les codes du classique

Esther Abrami, le violon classique à sa manière
Esther Abrami © Luc Braquet

Esther Abrami, celle qui joue avec les codes du classique

Violoniste, compositrice et créatrice de contenu, Esther Abrami mêle musique classique, glamour et réseaux sociaux, bousculant l’image traditionnelle de la violoniste. Avec Amour, son nouvel album attendu le 9 octobre, elle explore les émotions liées au sentiment amoureux. Interview autour de son parcours et de sa volonté de faire découvrir la musique classique autrement.

Violoniste classique, créatrice de contenu, musicienne glamour : les étiquettes ne manquent pas lorsqu’il s’agit de présenter Esther Abrami. Elle préfère pourtant ne pas s’y laisser enfermer. Formée dès l’adolescence en Angleterre, à la Chetham’s School of Music de Manchester puis au Royal College of Music de Londres, la violoniste et compositrice a peu à peu pris ses distances avec les codes dans lesquels elle ne se reconnaissait plus tout à fait.

Sur scène comme sur les réseaux sociaux, où elle rassemble une importante communauté, elle montre désormais toutes les facettes de son univers : le travail quotidien de l’instrument, les concerts et les enregistrements, mais aussi son goût pour la mode et le glamour. 

Une manière très personnelle de défendre le classique et de l’ouvrir à d’autres publics. Avec Amour, son nouvel album attendu le 9 octobre, elle franchit une nouvelle étape en plaçant ses propres compositions au premier plan.

Esther Abrami, le violon classique à sa manière
Esther Abrami © Luc Braquet

Pendant votre formation classique, avez-vous ressenti le besoin de vous conformer à une certaine image ? Quand avez-vous décidé de vous en affranchir ?

Esther Abrami : Pendant mes études, je suis restée dans l’image classique de la violoniste. J’ai suivi mon parcours sans vraiment sortir des cases. C’est au Royal College of Music, à Londres, que j’ai commencé à m’en éloigner. Je ne me sentais pas vraiment à ma place.

Quand on devient adulte, on réalise aussi que les études vont se terminer et qu’il faudra vivre de son métier. J’ai donc commencé à utiliser les réseaux sociaux avec l’idée de construire un réseau, une communauté, et de rencontrer des personnes qui pourraient ensuite venir m’écouter. La musique classique reste un univers assez niche.

C’était aussi l’occasion d’assumer des aspects de ma personnalité que j’avais jusque-là un peu cachés, comme mon goût pour la mode et le glamour. Quand on entre dans le système des études classiques, on a envie de ressembler aux autres, de faire ce que les professeurs nous disent. Je suis donc rentrée dans les cases, je me suis un peu policée. Cette partie de moi a toujours existé, mais je l’avais mise de côté avant de décider de la faire ressortir.

Partager la mode, les robes ou les défilés est-il une manière de casser les codes du classique ?

Esther Abrami : Oui, complètement. Mais je n’ai pas du tout une carrière solennelle. J’ai construit ma carrière comme j’avais envie qu’elle soit, et c’est ce qui est chouette aujourd’hui : je m’éclate.

Je montre différents aspects de ma vie : les heures de travail au violon, bien sûr, mais aussi la création de projets, les défilés auxquels j’assiste, les robes que je choisis… Je partage différentes facettes de ma personnalité pour rendre mon image plus humaine et moins solennelle.

Cela vous permet-il aussi de vous démarquer dans le milieu classique ?

Esther Abrami : C’est effectivement ce qui se passe, même si ce n’est pas pour cette raison que j’ai commencé à le faire. Je le fais avant tout parce que j’aime la mode et que cela me plaît. Mais quand on ose montrer des aspects de soi qui ne sont pas forcément habituels dans son milieu, on devient forcément plus singulier.

Je pense que le public apprécie un artiste pour sa musique, bien sûr, mais aussi pour sa personnalité et l’image qu’il choisit de montrer.

Dans la musique classique, où cette proximité est encore moins courante que dans la pop ou le rap, je pense qu’il est d’autant plus important de montrer le côté humain. Les gens viennent nous voir sur scène, mais ils ont aussi l’impression de nous connaître un peu, au-delà de ce qu’ils ont pu voir sur la pochette d’un CD.

Esther Abrami, le violon classique à sa manière
Esther Abrami © Luc Braquet

Comment vos vidéos publiées pendant vos études ont-elles donné naissance à votre communauté actuelle ?

Esther Abrami : Au départ, je n’avais pas du tout anticipé que cela prendrait cette ampleur. C’est parti d’un moment de solitude. Puis j’ai remarqué que les réseaux sociaux m’ouvraient des portes : je rencontrais des personnes dans le milieu musical, je créais des contacts professionnels intéressants et, peu à peu, des gens ont commencé à me suivre.

Le vrai travail a ensuite été de transformer cette communauté qui me suivait sur les réseaux sociaux en un public qui écoute ma musique et vient à mes concerts. Cela se construit dans la durée, mais aussi à travers ce que l’on choisit de publier.

Aujourd’hui, je partage parfois des vidéos amusantes ou très accessibles, mais aussi beaucoup de contenus liés à mes concerts, à mes enregistrements et à mon travail. Il faut trouver un équilibre pour montrer que je ne suis pas simplement une personne qui fait de la musique sur les réseaux sociaux, mais une artiste que l’on peut aller voir en concert et dont on peut écouter les albums. Cela a demandé un vrai travail, mais je suis heureuse d’avoir aujourd’hui une communauté qui me soutient.

Vous n’aimez pas être qualifiée d’influenceuse. Comment définissez-vous votre activité ?

Esther Abrami : Mon métier n’est pas celui d’influenceuse, cela n’a presque rien à voir. Aujourd’hui, tous les artistes utilisent les réseaux sociaux et créent du contenu. Bien sûr, je suis ambassadrice de certaines marques, mais environ 98 % de ce que je publie est directement lié à ma musique et à mon métier, pour lequel j’ai fait plus de quinze ans d’études : je suis violoniste, et désormais compositrice aussi.

Dans la musique classique, peu de musiciens utilisaient les réseaux sociaux lorsque j’ai commencé. On avait donc rapidement tendance à vous qualifier d’influenceuse. Mais, pour moi, les réseaux sociaux sont avant tout un outil au service de mon activité artistique. Je pense que c’est une compétence importante pour beaucoup d’artistes, en particulier lorsqu’ils défendent une musique qui reste très niche.

Vous avez joué à Times Square ou au Parc des Princes. Qu’est-ce que ces expériences changent dans votre rapport au public ?

Esther Abrami : Elles permettent de toucher des personnes qui ne viendraient pas forcément dans une salle de concert et qui découvrent la musique de manière assez spontanée. J’ai moi-même beaucoup appris de ces expériences. On a souvent tendance à vouloir que tout soit parfait, préparé et organisé dans une salle de concert. Pourtant, des moments inattendus peuvent aussi être magiques.

Est-ce plus difficile de jouer devant un public qui n’est pas venu pour vous écouter ?

Esther Abrami : Oui, je suis généralement plus stressée dans ces situations. Quand je joue à l’Olympia, par exemple, je sais que les gens sont venus pour me voir, qu’ils ont acheté leur billet pour cela. Je prépare mes concerts en sachant qu’ils sont là pour écouter ma musique.

Ailleurs, le défi est différent : ces personnes ne sont pas venues pour entendre du violon. Elles n’ont parfois jamais écouté de musique classique. Il faut réussir à toucher un public qui n’est pas forcément préparé à cette musique.

Comment donner envie à un nouveau public d’entrer dans une salle de concert classique ?

Esther Abrami : Il existe beaucoup de possibilités, et chacun doit trouver sa manière de faire. Les réseaux sociaux sont utiles, tout comme les collaborations avec des artistes venus d’autres univers ou les apparitions dans des émissions qui ne sont pas consacrées à la musique classique.

On peut aussi jouer un morceau pop au violon pour montrer tout ce que cet instrument permet de faire. Cela peut attirer des personnes qui auront ensuite envie de venir au concert et de découvrir le répertoire classique.

Il faut savoir donner un peu pour pouvoir ensuite élargir son public. Si l’on reste enfermé dans l’idée qu’il faut jouer uniquement du classique, les gens ne viendront pas nécessairement. Je trouve encourageant de voir que de plus en plus de musiciens s’ouvrent aujourd’hui à ces possibilités. Lorsque j’ai commencé, ils étaient beaucoup moins nombreux à le faire.

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Esther Abrami (@estherabrami)

Pourquoi avoir choisi l’amour comme fil conducteur de votre nouvel album, et pourquoi composer davantage aujourd’hui ?

Esther Abrami : Dans mon précédent album, Women, j’ai publié une première composition, Transmission. C’était le début de cette démarche d’écriture, que j’ai adorée et que j’ai eu envie de poursuivre et de développer. À terme, j’aimerais donner des concerts entièrement consacrés à mes compositions.

Pour le thème de l’amour, les choses se sont faites assez naturellement. Je compose à partir de ce que je vis et de ce que je ressens. Certains morceaux de l’album ont commencé à prendre forme à partir d’expériences personnelles, sans que j’aie forcément, au départ, l’idée de créer un album.

Je me suis alors demandé : pourquoi ne pas construire une suite dans laquelle chaque morceau représenterait une émotion, un sentiment ou une situation liée à l’amour ?

Je trouve que la musique classique manque parfois de récits auxquels le public puisse se raccrocher. Si l’on pense à des œuvres qui fonctionnent très bien, comme Les Quatre Saisons de Vivaldi ou Carmen, il y a une image, une histoire que l’on comprend en écoutant. Je voulais proposer quelque chose qui permette aux gens d’imaginer un univers et de se connecter à la musique à travers des émotions que nous connaissons tous, à la fois personnelles et universelles.

Esther Abrami, le violon classique à sa manière
Esther Abrami © Luc Braquet

La composition vous permet-elle d’exprimer ce que l’interprétation ne permet pas toujours ?

Esther Abrami : Elle me permet de créer des morceaux directement liés à mon vécu, dans lesquels j’ai mis mes propres émotions. Je pense que cela peut se ressentir à l’écoute et que les gens peuvent s’y reconnaître.

Nous avons tous vécu une rupture, ou connu ce moment où l’on a des papillons dans le ventre. Ce sont des émotions que beaucoup de personnes ont déjà ressenties. L’idée est que, lorsqu’ils écoutent ma musique, les auditeurs puissent se replonger dans leurs propres souvenirs.

Au-delà de l’image de la violoniste glamour, qu’aimeriez-vous que le public retienne de vous ?

Esther Abrami : C’est quelque chose pour lequel je me suis battue ces dernières années et que j’ai essayé de mettre en valeur : la place des femmes. Avec mon livre, mon album et la manière dont je conçois mes concerts, je cherche à mettre en avant des compositions de femmes et à inspirer les jeunes filles à composer elles aussi, à laisser leur trace.

C’est un aspect qui ressort aujourd’hui de mon travail et que j’aimerais continuer à développer. La composition est aussi une facette de mon activité que je veux faire grandir. C’est dans cette direction que j’aimerais évoluer. Le reste fait partie de mon univers, et c’est très bien aussi, mais ce sont les aspects les plus concrets de mon travail que je souhaite continuer à pousser.

Partagez cet article :

Vous aimerez sûrement :