Octobre 1953, Beverly Hills. Dans la lumière blanche d’une chambre californienne, Marilyn Monroe pose nue dans un lit défait. Le décor est minimal : des draps froissés, une table de nuit et, posé presque négligemment à ses côtés, un flacon de Chanel N°5. L’image ne sera jamais publiée, sans doute jugée trop audacieuse. Elle n’en reste pas moins l’une des plus puissantes de la culture visuelle du XXe siècle, peut-être la seule photographie où un parfum tient le rôle principal.
Ce qui frappe, c’est le paradoxe silencieux que l’image met en scène. D’un côté, Marilyn, la sensualité la plus charnelle, la plus ouvertement offerte au regard. De l’autre, ce flacon d’une rigueur presque froide, sans séduction apparente. Pourtant les deux se servent mutuellement. L’ultraféminité de Monroe fait ressortir l’épure du flacon, son austérité donne à la femme encore plus de présence.
Dans cette scène, c’est le parfum qui est le tangible, l’objet qu’on peut toucher, quand Marilyn incarne l’évanescence : ce qui s’évapore, ce qui embaume sans qu’on puisse le saisir. Le monde à l’envers. Ou plutôt, la logique profonde du parfum, rendue visible pour la première fois.

Car que pouvait-il manquer à ce parfum lancé en 1921 pour entrer dans la légende ? Une incarnation. Une image. Une voix. Marylin était venue un an plus tôt, en 1952, lorsque, interrogée par Life Magazine sur ce qu’elle porte pour dormir, elle avait répondu : «Just a few drops of Chanel N°5.» La phrase précède la photo. Ensemble, elles forment un mythe.
Un manifeste
Ce flacon, presque austère dans sa transparence, impose une présence que rien dans sa forme ne semble justifier. Pas de courbes, pas d’ornements. Juste un parallélépipède de verre, un bouchon facetté, et un numéro en guise de nom : N°5. Un chiffre, un code, presque un matricule. Là où la parfumerie de l’époque rivalisait d’arabesques et de fioritures, Gabrielle Chanel choisit le dépouillement, plus en phase avec l’esthétique Art déco. La rigueur géométrique du bouchon trouve un écho direct, dit-on, dans l’architecture de la place Vendôme.
C’est sans compter la révolution olfactive qu’il contient. Première couturière à lancer un parfum à son nom, Chanel va affranchir la féminité de ses carcans olfactifs : « Un parfum de femme à odeur de femme. » Elle s’entoure d’Ernest Beaux, ancien parfumeur de la cour des tsars. Ensemble, ils composent un bouquet de plus de quatre-vingts matières premières, rose de mai, jasmin de Grasse, ylang-ylang, vétiver, fève tonka, dans lequel les aldéhydes, molécules de synthèse encore inédites, amplifient les senteurs et les rendent abstraites. « N°5 ne sent pas une fleur : il compose une présence. »
En 1959, le Museum of Modern Art de New York l’intègre à ses collections permanentes. Le flacon rejoint les objets du quotidien élevés au rang d’œuvres. D’ailleurs, Andy Warhol ne s’y trompera pas, qui en fera un motif de sa série sur la marchandise et le désir, au milieu des boîtes Campbell et des portraits de Marilyn. Le cercle se referme.
Cinq interprétations, une seule partition
Un siècle de N°5, c’est aussi une histoire de transmission et d’évolution. Depuis Ernest Beaux, trois parfumeurs ont hérité de la même mission, Henri Robert, Jacques Polge, puis Olivier Polge depuis 2015 : préserver la formule sans la figer. « Préserver N°5 est une attention permanente », résume Olivier Polge, dont l’année est rythmée par les récoltes du jasmin et de la rose de mai à Grasse.
Chaque parfumeur s’est ainsi livré à un exercice de style : révéler une facette différente du N°5 originel, comme un interprète qui aborde une partition connue avec sa propre sensibilité. Cinq déclinaisons en résultent, avec comme dénominateur commun la cohérence.

L’extrait de 1921 reste le plus précieux, opulent, floral, d’une richesse quasi architecturale, rose de mai et jasmin de Grasse au cœur, rehaussés par les aldéhydes. L’Eau de toilette, dès 1924, ouvre une voie plus légère, boisée, avec vétiver et santal, et inaugure la gestuelle de la vaporisation. En 1986, Jacques Polge imagine l’Eau de parfum comme un retour à la sensualité de l’Extrait, plus enveloppante, teintée de vanille, au sillage oriental.
Puis en 2008, l’Eau Première pose la question fascinante de ce qu’aurait été N°5 si Beaux avait eu à sa disposition les muscs blancs des années 2000. La dernière interprétation, N°5 L’Eau signée Olivier Polge en 2016, est peut-être la plus audacieuse. Structurée autour du cèdre et d’un accord d’agrumes, elle s’éloigne le plus de l’original tout en utilisant les mêmes ingrédients, agencés différemment. Comme en musique, où douze tons suffisent à composer toutes les mélodies du monde.

Une histoire des égéries
Il faut attendre 1965 et l’arrivée de Jacques Helleu comme directeur artistique pour que Chanel invente formellement la figure de l’égérie. Avant lui, c’est Gabrielle Chanel elle-même qui posait, en 1937, pour Harper’s Bazaar dans une suite du Ritz. Une manière de dire que le parfum et sa créatrice ne font qu’un.
En 1968, Catherine Deneuve associe sa beauté très française à N°5, non pas la beauté la plus accessible mais la plus singulière, celle qui résiste au regard. Suivront Candice Bergen, Ali MacGraw, Lauren Hutton, Carole Bouquet, puis Nicole Kidman, dont la campagne signée Baz Luhrmann en 2004 atteint les dimensions d’un court métrage. Et Audrey Tautou en 2009.
Chaque égérie réactive le paradoxe fondateur de Marilyn : une présence charnelle, immédiatement reconnaissable, au service d’un parfum invisible, abstrait, impossible à fixer. Mais cette fois, la femme est le tangible et le N°5 est l’évanescence. En 2012, Brad Pitt, premier ambassadeur masculin, pousse la logique jusqu’au bout. Abstrait depuis l’origine, N°5 a toujours appartenu à une catégorie au-delà du genre, celle du désir luimême. Un exercice marketing qui ne sera pas renouvelé.
Reste la photographie de 1953. Une chambre. Un lit défait. Une femme. Et ce flacon, posé là, qui n’a pas besoin d’être ouvert pour embaumer toute la pièce.
Article rédigé par Désirée de Lamarzelle, à retrouver dans le numéro 16 de Oniriq Magazine



