Satoshi Kondo, un poète du mouvement chez Issey Miyake

Satoshi Kondo, un poète du mouvement chez Issey Miyake
©ISSEY MIYAKE / ONIRIQ MAGAZINE / TOM KUNTZ

Satoshi Kondo, un poète du mouvement chez Issey Miyake

Depuis sa nomination en 2019 à la tête de la ligne femme d’Issey Miyake, Satoshi Kondo prolonge l’héritage d’une maison mythique, sans jamais le figer. Avec une approche sensorielle du vêtement et une philosophie du geste, le designer japonais insuffle une joie ludique et poétique au prêt-à-porter, fidèle aux fondamentaux d’Issey Miyake, mais tourné vers l’avenir. Loin du vacarme des tendances, rencontre avec celui qui crée pour l’humain, avec l’humain.

Dans un monde où la mode court après le spectaculaire, éclipsant parfois la pensée, Satoshi Kondo incarne une autre voie. Celle du corps en mouvement, du tissu qui respire, et du vêtement qui raconte plus qu’il ne s’impose. Ancien disciple d’Issey Miyake, Kondo marche depuis cinq ans, à son poste de directeur artistique, dans les pas de son mentor et n’oublie pas que « la forme ne prévaut jamais sur le mouvement ».

À la tête des collections féminines, il crée, saison après saison, dans un calme draconien façonnant une identité contemporaine à la griffe nippone fondée sur la beauté, l’expression d’une joie naïve et, surtout, la recherche textile. À la suite de son défilé automne-hiver 2025-2026, nous avons échangé avec le créateur sur sa vision organique unique du design, ses rêves et sa volonté de libérer la silhouette sans fin. Interview.

Satoshi Kondo, un poète du mouvement chez Issey Miyake
©Satoshi Kondo – ISSEY MIYAKE

Rencontre exclusive avec Satoshi Kondo, pour Issey Miyake

Tom Kuntz : En septembre 2019, vous avez succédé à Yoshiyuki Miyamae à la direction artistique d’Issey Miyake. Comment avez-vous, à l’époque, abordé cette transition dans une maison aussi profondément marquée par l’héritage de son fondateur ?

Satoshi Kondo : Je me souviens avoir été très surpris. Je n’avais jamais imaginé que je serais le prochain à prendre cette responsabilité. Mais une fois que l’on m’a annoncé que je deviendrais le nouveau directeur artistique de la ligne féminine, j’ai commencé à repenser à toutes ces années passées auprès de monsieur Miyake, à l’expertise qu’il m’a transmise et l’expérience accumulée. Cette surprise s’est rapidement transformée en gratitude. J’ai vu cette opportunité comme une chance d’évoluer, de grandir.

Cela fait maintenant plus de cinq ans que vous opérez au sein de la griffe comme un chef d’orchestre. On reconnaît dans vos lignes plus de légèreté, de joie et d’amusement. Quels sont vos moteurs principaux pour retranscrire cette identité ?

S.K : Pour chaque collection, je développe un thème ou une histoire que je souhaite raconter. Mais au-delà de ces récits, il y a toujours deux mots-clés qui fondent mon approche chez Issey Miyake : la beauté et la joie. Ces deux notions guident l’ensemble de ma réflexion. Elles s’enracinent dans une philosophie fondamentale de la maison depuis plus de cinquante ans : celle du concept « A piece of cloth ». Le vêtement est envisagé comme une pièce de tissu en dialogue constant avec le corps humain, sa manière d’envelopper, de suivre les mouvements, de créer une forme de liberté. C’est cette interaction organique entre le tissu et le corps qui m’anime.

Dans votre démarche, diriez-vous que vous conservez l’habit Issey Miyake comme une expression culturelle ?

S.K : Oui, tout à fait. Chaque vêtement est pour moi porteur d’une forme, d’un contexte, d’un ancrage. Mais en même temps, j’aimerais qu’ils puissent traverser le temps, qu’on les regarde dans dix ou quinze ans et qu’on les trouve toujours beaux. Alors peut-être pas universels au sens strict, mais intemporels, oui.

Satoshi Kondo, un poète du mouvement chez Issey Miyake
©ISSEY MIYAKE

Avec une esthétique si forte, comment parvenez-vous à renouveler cet héritage sans le trahir ?

S.K : Je ne vois pas ces deux notions comme contradictoires. L’héritage et l’innovation peuvent parfaitement coexister, surtout quand le cœur du travail réside dans le processus créatif. Mon équipe et moi consacrons énormément de temps à la recherche, au développement, à l’exploration de techniques ou de matières. Ce processus nous pousse naturellement vers du neuf, tout en gardant en mémoire ce que la maison a construit. L’important est de rester dans une dynamique d’évolution constante, sans perdre l’ADN fondateur.

Votre approche du vêtement commence souvent par le mouvement du corps, avant même de prendre en compte la silhouette. Est-ce votre formation initiale de designer textile qui vous pousse à construire le vêtement d’abord de l’intérieur ?

S.K : Je suis très touché que vous releviez cela. En effet, le mouvement du corps est au centre de mon processus. Pour moi, tout est une question de relation entre le vêtement et l’anatomie : comment ils dialoguent, se complètent. Mais je ne structure pas forcément ma création de l’intérieur vers l’extérieur ou l’inverse. C’est un processus organique. Parfois, je pars d’un textile. D’autres fois, d’une idée extérieure. Ce n’est jamais figé, et c’est précisément cette liberté que je cherche.

La recherche technique est un pilier de la maison. Des plis iconiques à l’impression 3D, en passant par les textiles innovants comme le Washi du printemps-été 2025. Quelles sont aujourd’hui vos pistes d’exploration les plus excitantes ?

S.K : J’ai toujours été très attiré par les fibres naturelles issues de plantes que l’on prélève dans la nature et qui y retournent naturellement. C’est une forme de durabilité instinctive. Je suis aussi fasciné par les technologies de maille, notamment le tricot sans couture. Grâce à des machines, nous pouvons créer une pièce complète sans assemblage. Cette technologie existe déjà, mais ce qui importe, c’est la manière dont nous l’utilisons, l’idée qui est derrière. Mon rêve serait un jour d’unir ces deux voies : la technologie sans couture et les matières naturelles.

”Pour moi, tout est une question de dialogue entre le vêtement et l’anatomie”

Satoshi Kondo, un poète du mouvement chez Issey Miyake
©ISSEY MIYAKE

Vous travaillez avec des ingénieurs, chercheurs et artisans dans le développement de vos tissus. Cet échange est-il à l’initiative du studio, ou est-ce, à l’inverse, la matière qui guide ensuite la forme pour vous ?

S.K : Les deux. Nous faisons souvent des propositions aux artisans et fabricants, mais cela repose sur des relations de long terme. Le développement se fait par strates successives, dans la continuité. Ce que vous voyez dans une collection est l’aboutissement d’un processus plus long, parfois amorcé plusieurs saisons auparavant. Rien ne surgit de nulle part. Chaque collection est comme un point de rendez-vous, une étape visible d’un travail organique et approfondi.

Il y a dans vos défilés une attention particulière pour la mise en scène : le rythme, la poésie et même la transmission des gestes. On se souvient de vos huit danseurs du défilé FW25, illustrant la transformation du vêtement. Quelle place accordez-vous à l’expérience du défilé dans la compréhension de vos collections ?

S.K : Je ne suis pas le plus à l’aise avec les mots. Le défilé est mon langage. C’est à travers lui que je souhaite exprimer mes idées, transmettre une émotion, raconter une histoire. Plutôt que de parler d’un vêtement, je préfère le montrer en mouvement, dans un cadre poétique, pour que les spectateurs ressentent entièrement ce que j’ai voulu créer.

Bien que la maison ait une présence mondiale, le cœur créatif d’Issey Miyake demeure à Tokyo. De là-bas, comment percevez-vous l’évolution de la mode à l’échelle mondiale ?

S.K : Issey Miyake n’est pas une maison qui suit les tendances. Nous créons sans les regarder, sans chercher à les intégrer. Cela dit, nous observons ce qui nous entoure : les comportements, les transformations sociales, les changements de climat. Ces éléments influencent notre travail, mais de façon indirecte. L’idée n’est pas de répondre littéralement à un besoin mais de réfléchir à ce que signifie habiter le monde aujourd’hui, et comment créer des pièces qui enrichissent le quotidien.

Satoshi Kondo, un poète du mouvement chez Issey Miyake
©ISSEY MIYAKE

Si vous deviez traduire l’essence de la maison à un non-initié, comment vous y prendriez-vous ?

S.K : C’est une maison qui conçoit des vêtements qu’elle seule peut créer parce qu’ils sont le fruit d’une philosophie, d’un processus et d’un engagement uniques.

Y a-t-il une collection en particulier, que vous avez conçue pour Issey Miyake, qui restera en vous pour toujours ?

S.K : Il y en a plusieurs, mais trois me viennent en tête. Ma toute première pour le printemps-été 2020. C’était mes débuts, j’ai reçu beaucoup de retours positifs, et la scénographie était très forte. Ensuite, je dirais la collection du printemps-été 2023, première après la disparition d’Issey Miyake, ce qui était particulièrement touchant pour nous tous. Et enfin, la plus récente en date : l’automne-hiver 2025-2026. Celle-ci me ressemble encore davantage en tant que créateur, elle exprime pleinement mon identité tout en portant celle de la maison.

Comment imaginez-vous le futur d’Issey Miyake ? Quels enjeux artistiques, techniques ou sociaux guideront vos créations dans les prochaines années ?

S.K : Le cœur de notre méthode restera le même : la recherche, la rigueur, la collaboration étroite avec les artisans. Mais j’aimerais tisser plus de liens avec d’autres cultures, d’autres disciplines, d’autres territoires. En m’ouvrant à des collaborations extérieures, j’espère faire rayonner davantage la ligne femme à travers le monde.

Enfin, que souhaitez-vous que l’on retienne de votre passage chez Issey Miyake, lorsqu’on en fera le bilan dans dix, vingt ans ?

S.K : Je sais qu’en occupant ce rôle, je deviendrai reconnu d’une certaine manière. Mais j’aimerais qu’on se souvienne de moi non pas comme d’un directeur à proprement parler, mais comme d’un artisan. Un créateur qui conçoit, qui fabrique, qui s’implique profondément. Quelqu’un pour qui le design n’est pas qu’une direction, mais une pratique sincère et engagée.

”C’est une maison qui conçoit des vêtements qu’elle seule peut créer”

Rencontre exclusive avec Satoshi Kondo, directeur artistique de la ligne femme d’Issey Miyake, issue du n°12 d’OniriQ Magazine. 

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