Victor Virgile, l’œil de la mode : 40 ans passés derrière l’objectif

Victor Virgile, l’œil de la mode : 40 ans passés derrière l’objectif
©VICTOR VIRGILE

Victor Virgile, l’œil de la mode : 40 ans passés derrière l’objectif

Style documentaire, vision sophistiquée, jeu de lumière et angles authentiques… Depuis plus de 40 ans, le photographe de mode Victor Virgile s’adonne à sublimer la mode en capturant son essence. Interview exclusive.

Il est de ces visages de l’ombre dans l’industrie. Il en existe d’ailleurs beaucoup. Si le nom de Victor Virgile ne vous est pas familier, c’est tout à fait normal. Par contre, si vous ne reconnaissez pas ses photos iconiques, là vous manquez de culture mode ! Photographe de renom, plus qu’adulé par les maisons, il s’est confié à OniriQ sur sa carrière, son quotidien, ses anecdotes et surtout ses 40 années d’expérience. Interview.

Victor Virgile, une histoire tracée

Comme le disait l’écrivain russe Dostoïevski, « Il y a des moments où l’homme prend conscience que son sort est tracé d’avance ». Pour Victor Virgile, ce n’est pas totalement lui mais plutôt sa mère qui le lança dans le domaine qui le rendra plus tard célèbre.

Plus jeune, l’homme voulait initialement devenir journaliste. Un rêve qui faisait quelque peu peur à sa mère au vu des difficultés rédactionnelles de son fils. « À l’époque, elle m’a doucement détourné de cette voie. Elle m’a ensuite encouragé à explorer la photographie de reportage, une passion qui m’animait déjà depuis l’enfance », se rappelle-t-il.

Pour ses premiers pas dans l’univers de la photographie, Victor Virgile pouvait compter sur un mentor de qualité : son parrain, lui-même photographe de presse. À l’âge de 7 ans, le jeune garçon avait d’ailleurs reçu « un petit Kodak Retinette » de son aîné, marquant ainsi ses premiers clichés. Comme une histoire écrite.

40 ans de mode, résumés en 15 réponses

Au détour des nombreux défilés de Fashion Weeks, que ce soit celles de Londres, Paris, New York ou Milan, OniriQ a voulu rencontrer cet homme passionnant, loin du tourbillon infernal (mais prenant) de la mode. Quand on pense à l’industrie, nombreux sont ceux à penser aux directeurs artistiques connus et reconnus, aux célébrités servant de vitrines aux maisons ou encore aux journalistes courant de défilés en défilés. Mais l’univers du vêtement représente beaucoup plus de fonctions que vous ne pourriez imaginer.

Victor Virgile fait partie intégrante de cet organigramme immense aux côtés d’autres photographes. Des hommes et des femmes, très souvent discrets, avec une force unique : capturer des moments, des émotions et des messages à travers leur œil artistique. Pour notre magazine, Victor Virgile s’est prêté au jeu et a accepté de, pour une fois, être placé comme sujet.

OniriQ : Victor, pouvez-vous nous parler de vos débuts dans la photographie de mode ? Comment avez-vous intégré ce milieu compétitif ?

Victor Virgile : J’ai eu la chance inestimable d’être entouré de proches évoluant dans le monde de la presse, dont une personne, en particulier, brillante par son engagement passionné dans l’univers de la mode. Grâce à elle, j’ai pu faire mes premiers pas dans cette industrie fascinante. Elle m’a ouvert les portes d’événements d’envergure et m’a offert la possibilité d’assister à mes premiers défilés. Ces expériences marquantes ont non seulement forgé mon regard sur la mode, mais elles ont aussi été le tremplin qui a lancé ma carrière dans cet univers aussi exigeant que créatif.

O : Comment était l’industrie de la mode lorsque vous avez commencé il y a 40 ans ? Quelles sont les plus grandes évolutions que vous avez observées ?

V.V : Au tout début de ma carrière dans la Haute Couture, les présentations étaient encore très intimes, confinées à des showrooms, des salons de marques ou des hôtels. Cependant, l’avènement du prêt-à-porter a marqué un véritable tournant. Tout a changé lorsque la Cour Carrée du Louvre est devenue le théâtre d’un nouveau chapitre pour la mode, avec l’installation de deux immenses tentes, érigées pour dix jours, où se déroulait l’essentiel des événements. Rapidement, les grandes maisons ont fait appel à des sociétés de production et d’événementiel, allouant des budgets colossaux. À New York, je me souviens même que sur les badges d’accréditation, le nom de la société de production apparaissait en plus grand que celui de la marque elle-même !

Les défilés s’étaient transformés en véritables spectacles, avec un impératif de démarrer à l’heure pour les diffusions en direct à la télévision. À Milan, les choses étaient différentes mais tout aussi fascinantes. Certains défilés avaient lieu dans des lieux somptueux tels que des Palazzi, tandis que d’autres, plus simples, se tenaient à la Fiera, où environ 60 % des shows étaient présentés de manière relativement modeste. Chaque ville apportait sa propre atmosphère, créant un mélange unique de luxe, d’histoire et d’innovation.

Victor Virgile, l’œil de la mode : 40 ans passés derrière l’objectif
©VICTOR VIRGILE

O : Y a-t-il des photographes ou artistes qui ont influencé votre travail à vos débuts ?

V.V : À mes débuts, j’étais fasciné par le travail des photographes d’agences, en particulier ceux de Magnum, de Gamma et de Rapho, des institutions que je rêvais un jour d’intégrer. Des artistes comme Willy Ronis, Robert Capa, Raymond Depardon, William Klein, Peter Lindbergh et Martin Parr m’ont profondément inspiré. Mais celui qui occupait une place à part était un photographe des années 50, Wee Gee, véritable icône pour moi, dont l’approche unique capturait à la perfection l’essence de l’instant.

Dans l’univers de la mode, mes influences étaient tout aussi marquantes. J’admirais le travail audacieux et provocateur d’Helmut Newton, la sensualité subtile des images de Jean-Loup Sieff, ainsi que l’esthétique novatrice et éclatante de Guy Bourdin. Ces photographes ont contribué à façonner mon regard, et chacun, à sa manière, a enrichi mon approche visuelle, aussi bien dans le reportage que dans l’univers glamour de la mode.

O : Quelle a été votre première grande opportunité dans la mode, et comment l’avez-vous obtenue ?

V.V : J’ai eu la chance, grâce à une amie de mes parents, attachée de presse pour une prestigieuse maison de joaillerie, de faire mes premiers pas dans un studio de renom. Là, j’ai appris les subtilités de la mise en place et de l’éclairage, tout en me familiarisant avec la photographie en grand format. Ces bases solides m’ont ensuite ouvert d’autres portes. Par le biais de relations, j’ai commencé à photographier les défilés pour l’une des plus grandes maisons de couture françaises, et c’est ainsi que mes clichés ont attiré l’attention d’un très grand périodique américain. Rapidement, j’ai eu l’honneur de couvrir la Fashion Week de Paris pour eux.

En parallèle, je me suis associé à deux autres photographes pour lancer un site internet, anticipant l’arrivée du numérique. Cette initiative nous a rapidement propulsés sur le devant de la scène. À cette époque, le plus grand site de mode nous confiait la couverture des défilés des quatre capitales de la mode, nous offrant l’opportunité de photographier en moyenne 800 shows par an, aussi bien pour les collections Hommes que Femmes. Cette aventure numérique a été un véritable tournant, faisant de nous des acteurs incontournables de l’industrie.

Victor Virgile, l’œil de la mode : 40 ans passés derrière l’objectif
©VICTOR VIRGILE

O : Parlez-nous de l’étendue de votre art aujourd’hui : défilés, shootings, campagnes ? Quelles sont vos missions favorites en tant que photographe ?

V.V : La couverture des Fashion Weeks à travers le monde s’est avérée extrêmement exigeante en termes de temps et d’engagement. C’est pourquoi j’ai décidé de m’y consacrer pleinement, sentant que cet univers en constante évolution offrait des opportunités uniques. Parallèlement, le format des catalogues et des publicités a radicalement changé avec l’avènement d’Internet, puis des réseaux sociaux. Ces supports, autrefois stimulants, ont perdu peu à peu de leur intérêt à mes yeux, devenant moins captivants à photographier. Cette transition m’a conforté dans l’idée de concentrer mon énergie sur la mode en direct, là où chaque défilé est une œuvre vivante et éphémère.

O : Quelle est l’anecdote la plus insolite que vous ayez vécue sur un shooting ou lors d’un défilé ?

V.V : Au début des années 2000, une célèbre chaîne cryptée consacrait une couverture importante à la Fashion Week de Paris. La journaliste star de l’époque avait décidé, dans un élan d’immersion, de se joindre à nous, les photographes, pour capturer les défilés comme nous le faisions. Je me souviens particulièrement d’un défilé Valentino où, en revenant de la pause déjeuner, je la trouvai installée à ma place – chaque emplacement étant pourtant soigneusement marqué au sol par un accord tacite entre photographes.

Entourée de son équipe dévouée, elle semblait prête à tout pour s’aligner à nos méthodes, bien qu’équipée de manière inadaptée. Elle couvrit tout le show avec un énorme objectif, comparable au nôtre, mais sans monopode pour le soutenir, ce qui rendait la tâche particulièrement ardue. À la fin du défilé, trempée de sueur, elle me confia avec un sourire fatigué : « Ce n’est vraiment pas un métier de fainéant ! ». Je n’ai jamais vu les clichés, mais l’expérience lui avait sans doute laissé une empreinte indélébile.

Victor Virgile, l’œil de la mode : 40 ans passés derrière l’objectif
©VICTOR VIRGILE

O : Vous avez couvert d’innombrables Fashion Weeks. Y a-t-il une édition particulière ou un défilé qui vous a marqué pour une raison spécifique ?

V.V : Le 11 septembre 2001, il est 9h00 du matin et je me trouve à Bryant Park, New York, en train de photographier le défilé de Lyz Lange dans la salle du Theater. Je connais bien cette ville, habituellement si bruyante, mais ce matin-là, un avion vole anormalement bas, couvrant même la musique du show. Pris dans mon travail, je n’y prête qu’une attention distraite.

C’est à la fin du défilé, en passant d’une salle à l’autre, que les agents de sécurité nous demandent de quitter les lieux immédiatement. Un accident vient de se produire dans l’une des tours jumelles. Une fois dehors, sur la 6ème Avenue, je me retrouve au milieu d’une foule immense remontant à pied. En levant les yeux, je vois la tour nord enveloppée d’une épaisse fumée. Peu après, les organisateurs de la Fashion Week ‘7th on 6th’ annoncent l’annulation de l’événement.

Sentant la gravité de la situation, je décide de m’équiper différemment. Je retourne au bureau, prends mon vélo et descends sous la 14ème rue, où je passerai les quatre jours suivants à réaliser ce qui deviendra l’un de mes reportages les plus marquants. Nous resterons finalement plus de dix jours à New York, tandis que les événements se succèdent. Ce reportage m’a fait manquer la Fashion Week de Londres, mais il demeure l’un des moments les plus intenses de ma carrière.

O : Comment se déroule une journée typique pour vous lors des grandes semaines de la mode ?

V.V : Une routine implacable rythmait mes journées : levé à 6h30, couché rarement avant minuit. Entre-temps, il fallait couvrir entre cinq et six défilés, corriger les photos, puis les envoyer à l’agence. Le véritable défi ne résidait pas seulement dans la prise de vue, mais dans la course effrénée entre les différents shows. À New York, les déplacements sont relativement simples, mais Londres et Milan étaient un véritable cauchemar logistique, chaque défilé nécessitant de traverser la ville entière, que ce soit en métro ou en taxi. Paris, en revanche, se révélait être le plus agréable : grâce à ma moto, j’avais la liberté de me faufiler rapidement d’un lieu à l’autre, rendant les transitions beaucoup plus fluides.

O : Avec la prolifération des smartphones et des réseaux sociaux, la photographie de mode a énormément évolué. Comment avez-vous su adapter votre travail à ces nouveaux défis ?

V.V : Je ne crois pas que la photographie ait véritablement évolué. Beaucoup de personnes pensent désormais pouvoir être photographes avec un simple smartphone, mais la qualité, elle, n’est souvent pas au rendez-vous. Ce sont plutôt les formats qui ont changé, et il a bien sûr fallu s’adapter aux nouvelles attentes des clients, qui utilisent désormais massivement les réseaux sociaux pour communiquer.

Le temps est devenu un facteur crucial : les clients exigent des images livrées toujours plus rapidement, tout en maintenant une qualité irréprochable. Avec les réseaux sociaux, ils recherchent également des points de vue variés, ce qui m’a poussé, par exemple, à réaliser des clichés avec des angles très larges. Ces perspectives marquent particulièrement leur impact visuel et sont souvent plébiscitées pour leur efficacité sur ces plateformes.

O : Comment trouvez-vous un équilibre entre capturer la vision du créateur et injecter votre propre signature photographique dans vos images ?

V.V : Avant tout, je ne me permettrai jamais de modifier l’esthétique qu’un créateur souhaite imprimer à son défilé en utilisant un éclairage différent, comme un flash. Mon rôle est de m’adapter à la vision artistique, même si cela implique de travailler avec des ISO très élevés ou de composer avec des effets comme la fumée, les éclairages LED ou les stroboscopes. Ma signature se révèle ailleurs : dans le cadrage, la vitesse de prise de vue et les effets que je peux créer grâce à l’utilisation habile du zoom. C’est à travers ces éléments que je m’efforce de capturer l’essence même du spectacle, tout en respectant l’intention du créateur.

O : Quel matériel utilisez-vous actuellement pour vos prises de vue ? Est-ce que vous avez un appareil photo ou un objectif de prédilection ?

V.V : En ce qui concerne les défilés, j’ai toujours été fidèle à la marque Nikon, séduit par sa simplicité d’utilisation et la diversité de sa gamme d’objectifs. La rivalité entre les grandes marques a toujours existé, chacune prenant tour à tour de l’avance sur des aspects comme l’autofocus ou la résolution en pixels, mais pour moi, ainsi que pour mon équipe de post-production, la chromie des images chez Nikon reste inégalée.

Pour les shows bien éclairés et les panoramiques, j’utilise un Nikon D850, notamment pour sa résolution impressionnante de 47 mégapixels en format RAW. Pour les défilés plus complexes, que ce soit en termes d’éclairage ou de mise au point, je privilégie le Nikon D6, qui s’adapte parfaitement à ces conditions exigeantes. Parmi mes objectifs préférés figurent le 80-400 mm, le 14-24 mm et le 24-120 mm, ce dernier étant particulièrement utile pour les petits showrooms et présentations. Pour capturer des atmosphères, j’utilise souvent le 10,5 mm DX. En dehors des défilés, mon choix se porte généralement sur Hasselblad, tandis que pour les portraits, j’ai un faible pour ma vieille chambre 4×5 Graflex, une véritable pièce de collection qui apporte une qualité intemporelle à mes images.

O : Pour vous, qu’est-ce qui fait la force d’un bon photographe de mode ?

V.V : La passion, la patience et la sensibilité sont essentielles dans mon métier. Même si les styles ont tendance à se répéter tous les dix ou douze ans, il est primordial de toujours réussir à extraire quelque chose de nouveau. Cela passe avant tout par l’attention aux tenues, mais surtout par la découverte des détails subtils, souvent invisibles au premier regard, qui font toute la différence. C’est dans ces nuances que réside la véritable essence de chaque création.

Victor Virgile, l’œil de la mode : 40 ans passés derrière l’objectif
©VICTOR VIRGILE

O : Quel conseil donneriez-vous à un jeune photographe qui souhaite se lancer dans la photographie de mode aujourd’hui ?

V.V : Exactement la même réponse qu’à la question précédente. Ensuite, il appartient au photographe d’imposer son propre style. Au-delà de la maîtrise technique et de l’innovation, c’est l’expression d’une vision unique qui fait la différence. Trouver son empreinte personnelle est essentiel pour se démarquer, que ce soit à travers le choix des angles, des compositions ou des atmosphères capturées. C’est ce style distinctif qui permet de transformer une simple image en une œuvre qui parle d’elle-même.

O : En 40 ans de carrière, vous avez sûrement vu la mode sous toutes ses coutures. Comment envisagez-vous l’avenir, souhaitez-vous continuer dans ce milieu, en découvrir un tout autre ?

V.V : Après tout ce temps, je me trouve face à un choix : continuer ou passer le flambeau à l’un de mes fils, qui a hérité d’un talent remarquable. J’aimerais beaucoup atteindre les 50 ans de carrière, mais comme toujours, ce sont la santé et la condition physique qui auront le dernier mot ! Cela dit, une nouvelle passion m’attire : j’aimerais explorer la photographie de sport, notamment les courses de motos, et y apporter mon regard mode, mais cette fois-ci simplement en tant que hobby. Une manière de lier deux univers qui me fascinent.

Victor Virgile, l’œil de la mode : 40 ans passés derrière l’objectif
©VICTOR VIRGILE

O : Enfin, si vous deviez résumer votre carrière en un seul mot ou une phrase, quelle serait-elle ?

V.V : Belle et pleine, c’est ainsi que je décrirais mon parcours et ma passion pour la photographie. Belle par la richesse des expériences vécues, et pleine de défis, de découvertes, et de moments uniques capturés à travers l’objectif.

Partagez cet article :

Vous aimerez sûrement :