Nez à nez avec Thierry Wasser, maître parfumeur de la maison Guerlain

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Nez à nez avec Thierry Wasser, maître parfumeur de la maison Guerlain

ON LUI DOIT L’ENVOÛTANT SHALIMAR PARFUM INITIAL, LE MYTHIQUE L’HOMME IDÉAL OU ENCORE LA DIVINE COLLECTION DE HAUTE PARFUMERIE « L’ART ET LA MATIÈRE ». NÉ EN SUISSE, THIERRY WASSER ENTRETIENT AVEC GUERLAIN UNE HISTOIRE PARTICULIÈRE DEPUIS SON ADOLESCENCE. LE PREMIER PARFUM QU’IL A PORTÉ DÈS 1974 ? HABIT ROUGE. AVEC UNE TOUCHE DE PASSION ET UNE POINTE D’HUMOUR, IL NOUS PARTAGE SON UNIVERS OLFACTIF.

L’odeur qui vous ramène instantanément à votre enfance ?

Thierry Wasser : Celle de la tarte aux abricots et plus particulièrement des abricots en train de cuire. J’ai grandi dans un environnement où les odeurs étaient très présentes. Ma mère était seule et je devais me débrouiller par moi-même car elle travaillait pour subvenir à nos besoins. J’ai donc commencé à cuisiner, considérant même cette activité comme une possibilité professionnelle, bien qu’un passage dans un hôtel à Montreux m’a vite fait changer d’avis. Cette odeur-là est encore aujourd’hui très puissante pour moi. Ces abricots (du Valais, bien sûr !) dégagent, lors de la cuisson, des arômes que l’on appelle lactoniques, rappelant la pêche et la noix de coco. Je continue toujours à en préparer, pas nécessairement pour les manger, mais simplement pour savourer cette odeur qui évoque tant de souvenirs…

L’odeur dont vous ne pouvez pas vous passer ?

T.W. : Celle de la lavande et plus particulièrement de la Drôme provençale. Elle a un côté profond qui m’apaise et me calme.

Celle que vous détestez ?

T.W. : Celle de la cuisine des autres dans un ascenseur ou une cage d’escalier. Ce n’est pas l’odeur d’un plat en particulier, mais plutôt l’essence même de la cuisine de quelqu’un qui flotte dans l’air.

L’odeur qui vous fait voyager ?

T.W. : Celle des tubéreuses, des fleurs blanches extrêmement puissantes presque entêtantes avec un côté exotique, solaire et envoûtant, peut-être même hypnotisant. Elles m’évoquent les plages, les îles et me font voyager aux sens propre et figuré.

L’odeur de l’amour ?

T.W. : Un chypre. C’est une écriture particulière qui mélange la mousse, le patchouli, la rose, la bergamote, et des notes boisées. C’est un accord intellectuel aux multiples facees. Il est sombre, complexe et mystérieux. L’amour n’est pas toujours simple, il doit passer par l’intellect, sans trop y réfléchir non plus.

Le premier parfum que vous avez porté ?

T.W. : Habit Rouge, à 13 ans. Et ce qui est drôle, c’est qu’aujourd’hui, c’est moi qui le fait ! Je le porte depuis cinquante ans, j’en ai partout : dans la voiture, à la maison, au bureau… Il fait partie de moi. C’est un peu l’enfant en moi qui continue de s’exprimer.

Vos matières préférées en parfumerie ?

T.W. : Elles vont et viennent. Pendant longtemps, c’était la rose bulgare qui est merveilleuse. Elle présente des facettes fruitées, évoquant un soupçon de framboise et de litchi. Elle vibre avec légèreté et danse dans l’air. Nos préférences olfactives sont profondément influencées par nos voyages. En allant en Inde chaque année, à la suite de mon prédécesseur, j’ai découvert un jardin extraordinaire pour les parfumeurs, dans le sud du pays plus particulièrement. Il y a du mimosa, du jasmin, du jasmin sambac, de la tubéreuse, des roses, du champaca, de la fleur de lotus, du frangipanier… C’est tout simplement merveilleux.

En visitant ces endroits, j’ai pu redécouvrir le jasmin sambac qui, pour moi, était autrefois principalement une matière première. Lors de mes différentes visites, j’ai réalisé à quel point cette fleur était intégrée dans la culture locale. Elle est utilisée pour confectionner des colliers et des guirlandes de fleurs. Ce jasmin sambac par son usage m’a donné une autre impression : ce n’était plus une matière première de parfumerie, mais une fleur que l’on utilise pour envoyer des messages dans les mariages, dans les temples indiens, dans les gares et les aéroports, parfois, quand on accueille un proche. Pour moi cee fleur est liée à l’amour, l’amitié, la fraternité, les vœux. Tout à coup, elle a pris une dimension incroyable.

Votre secret d’expert pour un parfum qui tient toute la journée ?

T.W. : En avoir dans tous les tiroirs, comme moi, et s’en remere ! J’ai également remarqué une chose : souvent les personnes vaporisent leur parfum sur peau sèche. Or, il tient moins longtemps que sur une peau hydratée. Il est donc préférable d’appliquer une lotion corporelle en base, idéalement celle assortie au parfum si elle existe.

Très prisée au Moyen-Orient, la superposition de parfums fait son arrivée petit à petit en France mais certains parfumeurs y sont réfractaires. Quel est votre avis sur la question ?

T.W. : Je ne me permets pas de juger. Qui suis-je pour vous dire que c’est une erreur ? Un parfum qui sort de l’usine des parfums Guerlain à Orphin ne m’appartient plus et chacun est libre de l’interpréter et de se l’approprier à sa manière. Je suis tombé fou d’amour pour Habit rouge – un parfum qui évoque l’univers du cavalier – à 13 ans mais cela n’avait rien à voir avec l’acte créatif de Jean-Paul Guerlain en 1965. Si vous choisissez de mélanger vos parfums parce que cela vous fait plaisir, je n’ai aucun droit de vous en empêcher. Vous les utilisez comme bon vous semble !

Article paru dans le n°5 d’OniriQ

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