Jusqu’au 21 juin 2025, la galerie Ceysson & Bénétière accueille le travail de Stephané Edith Conradie, artiste sud-africaine dont les installations sculpturales fascinent autant qu’elles dérangent. Une affaire politique ou sociologique ? Produites lors d’une résidence à La Chaulme, ces œuvres s’inscrivent dans une réflexion profonde sur l’identité, l’héritage colonial et les objets du quotidien. En mêlant bibelots populaires, verre à l’uranium et symboles domestiques, Stephané Edith Conradie fait là émerger une mémoire silencieuse et complexe, autant de vigilance au sujet de la migration, la dépossession et la résilience. Entre kitsch et critique, intime et universel, son travail se décompose par une vision créole nourrie de ruptures et de réappropriations. L’exposition constitue une véritable archéologie affective et politique de l’espace domestique.

Une mémoire coloniale incrustée dans les objets
Stephané Edith Conradie est issue de la communauté des Rehoboth Basters, descendants d’anciens esclaves, de colons européens et de peuples autochtones, qui migrèrent d’Afrique du Sud vers la Namibie à la fin du XIXe siècle. Une affiliation hybride, qui nourrit à la fois une œuvre en tension entre appartenance et altérité. Ni totalement indigène, ni étrangère à la terre où elle vit, l’artiste cherche à recomposer, à travers l’art, une forme de foyer symbolique.
Ses assemblages dont les accumulations d’objets trouvés, de figurines de pacotille, de reliques domestiques interrogent la manière dont les classes populaires décorent leurs intérieurs, souvent avec des objets transportables, marques visibles d’un ancrage fragile. Dans cette scénographie affective, il y a beaucoup d’adaptations, de mémoires recomposées. Un geste artistique devient une contre-narration matérielle. Un hommage aux existences marginalisées par l’Histoire dominante.
L’uranium d’un passé pillé
Dans ses œuvres les plus récentes, S. Conradie intègre un matériau inattendu, le verre à l’uranium, qui brille d’un vert surnaturel sous lumière UV. Apparemment décoratif, il dissimule un héritage minéral violent. En Namibie, pays parmi les plus grands producteurs, l’uranium est extrait par des multinationales étrangères, au mépris des populations locales. En tournant ce matériau vers l’intime, l’artiste fait briller une critique implicite de la dépossession postcoloniale, comme une arme de la mémoire.

Ce verre devient un spectre. Il illumine les œuvres d’une lueur fantomatique qui évoque les radiations invisibles de l’histoire coloniale, à son effigie, toujours actives, mais rarement exposées au grand jour. Ainsi, chaque assemblage fonctionne comme une lampe de poche braquée sur des zones d’ombre.



