Désirée de Lamarzelle : Le voyage sur mesure est depuis longtemps l’une des signatures du luxe. Aujourd’hui, comment allez-vous au-delà de cette personnalisation ?
Frédéric Savoyen : Notre métier ne consiste pas simplement à construire des voyages sur mesure, mais à imaginer des itinéraires qui correspondent aux aspirations profondes de nos clients. Nous cherchons à comprendre leurs passions, leurs centres d’intérêt, leur manière de vivre, pour enrichir leur découverte d’un pays de moments qui leur ressemblent. C’est ce que nous appelons nos « Luxpériences », des expériences exclusives conçues par nos équipes partout dans le monde, autour de la gastronomie, de la culture, de la nature ou des rencontres.
Prenons l’exemple d’une famille qui souhaite découvrir le Chili. Au fil de la conversation, nous apprenons que madame est passionnée d’équitation et monsieur d’art contemporain. Même si ce n’est pas l’objet initial du voyage, nous allons imaginer une rencontre avec un artiste ou une expérience équestre, sans qu’ils nous l’aient demandé.
L’idée est précisément là : leur faire découvrir un pays, mais aussi leur permettre de vivre leurs passions autrement, dans un nouvel environnement.
Autrement dit, votre valeur ajoutée consiste à proposer aux voyageurs ce qu’ils n’auraient pas spontanément imaginé ?
Exactement. Nous ne sommes pas là pour simplement exécuter un programme. Les voyageurs qui savent précisément ce qu’ils veulent faire chaque jour peuvent très bien organiser leur séjour eux-mêmes.
Nos clients viennent chercher une expertise, des conseils, mais aussi la possibilité de se laisser porter. Notre travail consiste à comprendre leurs attentes, parfois même au-delà de ce qu’ils expriment. Cela suppose de passer du temps avec eux, de connaître leurs habitudes, les voyages qu’ils ont déjà faits, les hôtels qu’ils aiment, leur rythme de vie, les envies de leurs enfants. C’est presque une approche psychologique.
Il m’arrive de recevoir des clients qui souhaitent découvrir le Japon en multipliant les étapes. Mais au fil de notre échange, je comprends qu’ils sont épuisés, qu’ils travaillent énormément et qu’au fond, ils rêvent surtout de ralentir, de se poser, de laisser leur téléphone de côté. Ils ne le disent pas nécessairement. À nous de le percevoir.

Le véritable luxe ne résiderait donc plus seulement dans les hôtels spectaculaires, mais dans la rareté de ce que l’on vit ?
Les deux peuvent parfaitement coexister. Le luxe reste une notion très personnelle. On peut séjourner dans un hôtel extraordinaire au milieu du désert, puis vivre une rencontre avec un artisan, un chef ou un galeriste qui ne coûtera finalement pas très cher, mais qui sera tout aussi précieuse. Un hôtel, aussi luxueux soit-il, est avant tout une question de moyens. Une rencontre exceptionnelle est luxueuse parce qu’elle est rare.
Ce qui nous intéresse, c’est justement cette combinaison entre des adresses remarquables et des moments singuliers, qui donnent une véritable profondeur au voyage.
Cette capacité à surprendre suppose une connaissance intime des destinations. À l’heure où tout semble accessible en ligne, quelle place conserve l’expertise de terrain ?
Elle est fondamentale. Nous sommes 65 dans l’entreprise et plusieurs collaborateurs sont en permanence en repérage quelque part dans le monde. D’abord parce que la moindre des choses est de connaître ce que l’on propose. Mais surtout parce que cette expertise est notre véritable valeur ajoutée. La connaissance des lieux, des personnes, de tout ce que l’on peut vivre dans un pays est de plus en plus rare.
C’est ce regard qui nous permet de trouver une adresse atypique, d’imaginer une rencontre ou de proposer un détour auquel le client n’aurait pas pensé. Cette connaissance du terrain est irremplaçable.

Vos clients recherchent-ils encore la destination secrète ou plutôt un regard inédit sur des destinations déjà connues ?
Les deux, mais je crois que cette obsession de la destination secrète est un peu dépassée. Bien sûr, certaines régions s’ouvrent au tourisme et de nouvelles destinations suscitent de la curiosité. Nous avons par exemple déjà effectué plusieurs repérages en Arabie saoudite. Mais l’essentiel réside dans la manière de voyager. Nos clients veulent être surpris, découvrir autrement, tout en ayant la certitude que leur voyage correspondra à leurs attentes.
Ils viennent aussi déposer chez nous toute la charge mentale de l’organisation. Ils souhaitent pouvoir partir l’esprit tranquille, sans se demander jusqu’au dernier moment si tout sera à la hauteur. Cette sérénité fait également partie du luxe.
Dans ce contexte, observe-t-on aussi une envie de ralentir, de privilégier des voyages moins denses mais plus riches ?
Oui, même si les attentes varient beaucoup d’un voyageur à l’autre. Certains choisissent de partir plus longtemps parce qu’ils disposent de davantage de temps. D’autres, qui travaillent énormément, souhaitent simplement s’offrir de véritables parenthèses plutôt que de multiplier les courts séjours.
Nous avons notamment développé avec eluxtravel une collection intitulée « Sur les rails », consacrée aux voyages en train, en Europe et ailleurs dans le monde. L’idée est de retrouver un rythme plus apaisé, de ne plus courir après les avions, de ne plus passer son temps dans les aéroports ou à s’inquiéter des correspondances. On peut traverser l’Italie ou l’Espagne en train, découvrir plusieurs pays, ou encore prendre un vol long-courrier puis privilégier le rail une fois sur place.
Le voyage en lui-même redevient un plaisir. C’est une autre manière de découvrir un territoire, plus sereine, qui répond aussi à l’anxiété que peuvent provoquer aujourd’hui les tensions géopolitiques et les contraintes du transport aérien.
Cette quête d’un voyage plus personnel va-t-elle de pair avec un désir d’authenticité ?
J’en suis convaincu. Je pense que le voyage haut de gamme de demain sera moins rapide, plus proche de la nature et davantage tourné vers l’authenticité. Aujourd’hui, on peut séjourner dans des hôtels magnifiques aux quatre coins du monde et retrouver finalement des environnements assez semblables. Le confort est exceptionnel, mais le dépaysement n’est pas toujours au rendez-vous.
Or je crois que les voyageurs vont rechercher de plus en plus cette sensation d’être véritablement ailleurs. Il ne s’agira plus seulement d’aller voir la baie d’Halong ou les temples d’Angkor, mais de ressentir profondément la singularité d’un lieu.
Cela implique parfois de s’éloigner des circuits classiques. À Pétra, en Jordanie, par exemple, l’offre hôtelière haut de gamme reste limitée. Mais en s’éloignant vers la Petite Pétra, on peut trouver des hébergements dans des environnements naturels extraordinaires, loin de l’agitation touristique. Il faut parfois accepter de faire un peu plus de route. L’exceptionnel se mérite aussi.
Cette recherche d’authenticité ne risque-t-elle pas de conduire à un tourisme toujours plus élitiste ?
C’est une question importante. Je ne suis pas un défenseur du tourisme de masse, mais je ne souhaite pas non plus un tourisme excessivement élitiste. Le Rwanda, par exemple, a fait le choix d’un tourisme très haut de gamme, notamment autour de l’observation des gorilles. Je comprends parfaitement qu’il faille payer un certain prix pour accéder à des sites exceptionnels, surtout lorsque cet argent contribue à leur préservation.
Mais il faut trouver un juste milieu. Le tourisme ne doit pas devenir une opposition entre les voyages des riches et ceux des autres.
Je crois aussi beaucoup au développement porté par les populations locales. Le désert d’Atacama, au Chili, en est un bon exemple : ce sont largement les habitants de San Pedro de Atacama qui ont développé les hébergements et les activités touristiques. Cette évolution naturelle, ancrée dans le territoire, me paraît particulièrement intéressante.
Après la découverte et la déconnexion, la longévité apparaît comme une nouvelle aspiration du voyage haut de gamme. Est-ce un domaine que vous explorez ?
Oui, nous travaillons actuellement à une collection de voyages autour de cette thématique. Je n’aime pas suivre les tendances pour le principe, mais nous ressentons une véritable demande de la part de nos clients.
Il faut toutefois être prudent, car le domaine de la longévité rassemble des propositions très diverses, certaines sérieuses, d’autres beaucoup moins. Nous cherchons donc à nous entourer de spécialistes et à construire une offre pertinente. L’objectif n’est pas de proposer un simple catalogue d’établissements, mais de comprendre les attentes des voyageurs et d’imaginer un accompagnement adapté. C’est un projet qui demandera encore du temps.
Finalement, le luxe de demain sera-t-il moins une question de destination que de ce que le voyage nous apporte personnellement ?
Je crois surtout que les voyageurs rechercheront de plus en plus un véritable dépaysement. Ils voudront sortir de leur quotidien, retrouver un autre rythme, découvrir des lieux et des façons de vivre qui les surprennent réellement. Le voyage haut de gamme sera, j’en suis convaincu, plus lent, plus proche de la nature et plus authentique. Il ne s’agira plus simplement de voir des endroits extraordinaires, mais de vivre quelque chose de profondément différent.



