Un caddie rempli de chutes de bois, une sculpture à lui seul… Autour, des moteurs d’imprimantes, des objets non identifiés en céramique, des câbles et des éclats de laiton : dans son atelier de Montreuil, perché dans la Tour Orion, Victor Cord’homme transforme le rebut en poésie mécanique. Lauréat du Prix Art Éco-Design 2024, l’artiste franco-danois vient d’inaugurer au SO/ Paris Les Ventilopodes, une installation cinétique inspirée du souffle et du vivant, sous le commissariat de Stefano Vendramin, de l’agence Strata. Héritier libre et joyeux de Tinguely et de Niki de Saint Phalle, il prolonge cette tradition du brut et du récupéré pour en faire des machines ultra poétiques, fragiles et drôles, qui défient doucement le monde. Après une vitrine conçue pour Hermès à Amsterdam, il poursuit son exploration du mouvement entre matière, énergie et émotion, avec ce sens du merveilleux qu’on croyait réservé à l’enfance.

Désirée de Lamarzelle: Vous avez commencé par le dessin et la peinture. Qu’est-ce qui vous a poussé à sortir du plan pour aller vers la sculpture et l’installation ?
Victor Cord’homme : Le déclic, c’est arrivé aux Beaux-Arts. J’étais d’abord dans un atelier de peinture, mais j’avais envie que mes toiles abstraites prennent un espace, qu’elles deviennent immersives. J’ai travaillé avec Dominique Gauthier et Tadashi Kawamata, deux artistes qui m’ont marqué. Petit à petit, j’ai imaginé mes peintures comme des environnements où le spectateur pourrait déambuler. Alors autant passer directement à la 3D : les toiles sont devenues des espaces habités par des objets mobiles, des ventilateurs, des dispositifs qui réagissaient à la lumière ou au nombre de visiteurs.
Cette idée de l’espace se retrouve dans vos ventilopodes, qui interagissent avec le souffle et le vent.
Oui, j’aime les décrire comme des êtres vivants. Quand j’ai conçu l’installation avec le pissenlit et les ventilopodes, je pensais à une conversation entre deux personnes. On souffle, on échange, on formule des vœux. Le pissenlit est un vecteur d’espoir, d’idéal. Chaque ventilopode représente une personne, et le spectateur devient le facilitateur de leur dialogue : c’est son souffle qui déclenche l’une ou l’autre sculpture.`

Vous insistez beaucoup sur le rôle du spectateur.
Il est essentiel. Le visiteur peut activer la communication, mais aussi la bloquer en se plaçant devant le pissenlit. Sans spectateur, pas d’installation valable. J’aime cette idée que l’humain apporte littéralement le premier souffle de vie à mes sculptures.
Vous parlez de vos moteurs comme de cœurs récupérés ailleurs. Est-ce une manière de donner une dimension organique à la mécanique ?
Tout à fait. J’utilise beaucoup de matériaux de récupération : moteurs d’imprimantes, câblages, pièces trouvées. Ce sont des organes qui ont déjà eu une vie. Quand je les réassemble, je crée une sorte de corps hybride, mécanique mais sensible. C’est ma façon de prolonger le vivant à travers la machine.
On pense évidemment à Jean Tinguely, qui disait que la machine est un prolongement du corps humain, avec ses forces et ses ratés. Vous revendiquez cette filiation ?
Peut-être une « cousinade » entre mes sculptures et celles de Tinguely, mais aussi avec Niki de Saint Phalle : lui dans une brutalité noire, elle dans la couleur et le sensible. Moi, je navigue entre les deux : la mécanique, la couleur, le jeu.
Dans votre univers, il y a aussi une forte présence de l’enfance.
Oui, comme les petits trains électriques qui fascinent les enfants. Mes sculptures convoquent cette naïveté, mais sans simplisme. La simplicité peut être crue, dure. Le Jardin Marguerite, par exemple, met en scène un bulldozer et une marguerite. Le bulldozer paraît gentil, mais cela reste une machine de destruction. Ce contraste avec les ventilateurs, puis avec l’univers urbanisé de l’hôtel, m’intéressait beaucoup. Le bulldozer, énorme machine construite par l’homme, pousse de toutes petites marguerites. J’aime cette différence d’échelle. II y a une dimension de conte, une fable entre deux entités.

Vos sculptures semblent simples, mais techniquement elles ne le sont pas. Vous parlez souvent des pannes et des ratés.
Oui, et je les assume. Ce matin encore, les sculptures ne démarraient pas. J’ai dû appeler Raphaël en urgence. Cette fragilité crée une tension, et quand tout fonctionne enfin, c’est magique. Je crois beaucoup à la valeur des imperfections, qu’elles soient techniques ou artisanales.
Justement, parlons de matière et d’artisanat.
Chaque pièce est façonnée par mes mains, sans déléguer la fabrication. Le laiton, l’acier peint, la céramique… J’essaie de maîtriser toutes ces matières, même si elles m’échappent parfois. Les imperfections, les asymétries, les ratés, c’est ce qui rend chaque sculpture unique. Aujourd’hui, tout paraît facile avec la technologie, mais on perd en sincérité. Moi, je préfère que mes pièces gardent leurs aspérités. C’est une belle évolution de mon parcours : comprendre que l’artisanat, au fond, est ce qui donne à mes œuvres leur singularité.
Vous avez récemment exposé aux Tanneries, dans une grande installation solaire et interactive. En quoi cette carte blanche au SO/ Paris s’en distingue-t-elle ?
Aux Tanneries, l’exposition était entièrement alimentée à l’énergie solaire, dans une serre. Au SO/ Paris, dans le lobby d’un hôtel, j’ai voulu travailler sur l’interactivité immédiate. Que le spectateur ressente dans sa chair son implication. On n’a pas pu pousser le dispositif d’énergies renouvelables aussi loin, mais le rapport à la récupération et au souffle reste là.
Vous êtes « un enfant de la balle », avec un père décorateur de cinéma et une mère peintre. Vous sentez leur influence ?
Forcément. Mon père est ensemblier, il crée des décors de cinéma avec des meubles qu’il chine. C’est une logique d’installation. Ma mère, elle, travaille la peinture et la sculpture. J’ai grandi dans cet environnement.
Le cinéma lui-même vous inspire ?
J’aime le travail en équipe, comme sur un plateau. Mes sculptures sont souvent le fruit d’une collaboration : Raphaël, un ingénieur en informatique et intervenant aux Beaux-Arts avec qui je travaille depuis dix ans, mais aussi des étudiants des Arts Déco, comme Laura et Merlin, qui m’ont aidé à concevoir le pissenlit. Ce dialogue permanent, cette énergie collective, c’est très proche de ce qu’on retrouve dans le cinéma.

Victor Cord’homme, Les Ventilopodes
SO/ Paris, 10 rue Agrippa d’Aubigné, 75004 Paris
Du 6 octobre au 9 novembre 2025




