« C’est l’outil qui manquait dans ma boîte à outils » : le souffle. Susan Oubari a longtemps évolué dans la mode, un univers où l’on s’exprime, mais qui peut aussi, à terme, vous avaler. « La mode permet de s’exprimer mais à un moment ça peut te bouffer », confie-t-elle. Et puis, presque en miroir : « le souffle, c’est un peu pareil. » Née à San Francisco, formée à Paris dès les années 90, elle passe près de trente ans comme agent photo et productrice. Une vie dense, intense, tournée vers l’image avant que tout ne bascule. À 35 ans, un burn-out brutal l’oblige à s’arrêter. Devenue en quelques années la queen du Breathwork en France, Susan Oubari a commencé seule, dans les parcs parisiens, avant de remplir le Grand Rex, d’organiser des retraites aux quatre coins du monde et de voir sa liste d’attente exploser.
Le Breathwork est une pratique de respiration consciente qui consiste à utiliser son souffle pour agir sur le corps, le mental et les émotions.

« Moi, je suis mon souffle »
Alice Masson : Vous avez commencé en 2018 à donner des cours. Vous êtes aujourd’hui LA figure du Breathwork en France. Comment vous présentez-vous ?
Susan Oubari : Toute mon image s’est construite autour d’une question très simple : qui suis-je ? Et en fait, mon souffle, il a toujours été là. Il connaît mon histoire, il était présent à chaque étape de ma vie. Si j’arrive à célébrer ça, à reconnaître mon histoire, alors je peux aider les autres à faire pareil. Mais je reste dans une recherche constante. On n’y arrive jamais vraiment. Je me pose toujours les bonnes questions, notamment sur cette limite entre ce qui est personnel et ce qui devient du branding. Je me suis entourée, inspirée, confrontée à la réalité du terrain. Et je vis avec une idée très claire : comme si c’était le dernier jour de ma vie, alors autant faire au mieux ! – rires.
Respirer dans un parc : le pléonasme
En 2018, le mot « Breathwork » n’existait quasiment pas dans le vocabulaire français. Comment avez-vous réussi à convaincre des Parisiens de venir respirer dans un parc avec une inconnue ?
S.O : J’ai commencé très simplement. J’ai presque « pris en otage » mon fils pour qu’il m’apprenne Instagram, et j’ai réquisitionné mes copines pour m’aider à faire des stories. Pourquoi un parc ? Parce que je ne savais pas où aller. Je n’avais pas de studio, et personne ne connaissait la pratique. La première séance, c’était presque un coup du destin. J’avais une petite enceinte, un gong que j’avais acheté… et je ne savais pas vraiment comment orchestrer tout ça. Avant ça, j’avais fait neuf mois de séances individuelles. C’était une étape essentielle, une passerelle. C’est comme ça que j’ai réussi à casser ce plafond de verre. Mes amis me connaissaient déjà comme quelqu’un qui faisait du Reiki. Et petit à petit, c’est devenu un rituel : tous les dimanches à 9h. Même mon mari est venu une fois (rires). « Le producer » de là-haut m’a aidé à faire le reste…
Et si on parlait de votre succès ?
S.O : j’ai appris à ne plus être discrète. À accepter le regard des autres. Je mettais la musique forte, je faisais en sorte qu’on me voie. Pendant le Covid, j’ai compris que je ne pouvais pas rater ce moment. J’ai vu beaucoup de gens lancer leurs applications de méditation ou de yoga. Je me suis dit : si tu veux réussir, il faut être spécialisée dans quelque chose. Alors j’ai choisi : je vais parler de Breathwork. Puis j’ai commencé les lives Instagram, et là, toute ma communauté a grandi. Ensuite, il y a eu les collaborations, dont Bash, Balmain, Vogue Italia.
Et là, j’ai ressenti quelque chose de très fort : j’avais commencé chez Vogue Italia dans la création artistique… et d’un coup, la boucle était bouclée.
Modifier les états de conscience : une pratique ancrée

Le Breathwork holotropique a des racines dans les travaux de Stanislav Grof, qui cherchait une alternative aux psychédéliques. Cette dimension, presque subversive de la pratique, est-elle encore présente dans ce que vous enseignez ?
S.O : Oui, complètement. Il y a Stanislav Grof, mais aussi Leonard Orr. Ce sont des psychiatres des années 60-70. Leur but, c’était de trouver une alternative aux psychotropes, pour amener les patients dans des états de conscience modifiés sans substances. Parce que parler, c’est bien. Mais débloquer les émotions, c’est autre chose.
A noter qu’il existe 3 formes de pratique :
- la respiration holotropique
- le rebirthing
- des versions plus abrégées
Susan Oubari enseigne une version abrégée de la respiration holotropique. On parle de pranayama à deux étapes. L’idée, c’est d’envoyer un message au corps. Le Breathwork, c’est tout ce qui concerne la respiration consciente : manipuler le souffle pour changer son état physique, mental, spirituel.
Il y a deux grandes catégories :
- La respiration calme, par le nez : elle active le système parasympathique, elle apaise
- La respiration dynamique, connectée, circulaire : elle active le système sympathique. On se met en stress, mais c’est un stress volontaire, conscient
Et c’est là que les choses se libèrent.
Spiritualité et business : une tension assumée

Il y a une tension dans votre travail entre quelque chose d’ancestral (le pranayama, les traditions de respiration) et quelque chose de très contemporain (le branding, les réseaux, Flammarion). Comment habitez-vous dans cette tension ?
S.O : Moi, je suis pour créer un spiritual business. Peut-être que c’est un peu ma Californie qui parle, mais pour moi, il faut être payée pour ce qu’on fait. Je viens d’une famille très exigeante. Il faut travailler pour réussir. Et l’argent est primordial. Le prix, il doit refléter la valeur. Et la valeur, c’est quoi ? C’est ton expérience, ta formation, tes échecs, tes anciens métiers, ton éducation et la transformation que tu apportes à ton client. J’ai voulu mettre tout ça en lumière dans mon branding. Parce que ce qu’on cherche tous, au fond, c’est cet équilibre entre ce que les gens voient et ce qu’on est à l’intérieur.
Transmettre, pour laisser une trace

Vous avez ouvert une école de formation : The Breathe in Paris School. Est-ce que former d’autres guides, c’est aussi une façon de vous assurer que ce que vous avez construit ne vous appartient plus, que ça devient quelque chose de plus grand que vous ?
S.O : Oui. Une fois qu’on a appris, on peut transformer, recycler et transmettre. J’ai toujours eu envie de laisser une trace. Une « legacy ». Peut-être un film, un livre… C’est un rêve de gamine, mais c’est important pour moi de sentir que ma vie a compté. J’ai changé ma vie, et j’ai prouvé à ceux qui doutaient que j’ai amené le Breathwork en France. Avec mon école, je veux que la pratique se diffuse, qu’elle devienne plus accessible, portée par d’autres personnalités, d’autres styles. Mais je suis très exigeante. Les facilitateurs doivent être formés en présentiel, savoir gérer un groupe, accompagner après, répondre aux peurs. Il faut savoir écouter. Et surtout connaître sa propre histoire, ses failles.
Le regard des autres, et l’apprentissage du lâcher-prise

Être pionnière en France sur un sujet comme celui-ci, ça signifie aussi avoir essuyé les plâtres. Qu’est-ce que vous avez dû abandonner ou reformuler pour être entendue ici ?
S.O : La première fois que j’ai vécu un rejet, j’ai voulu arrêter. Je pleurais dans le Marais après une séance. Je voulais tout abandonner. Et puis j’ai compris que c’était un cadeau. Parce qu’aujourd’hui, je sais gérer. Le Breathwork, c’est une thérapie. On apprend à voir la peur autrement, non pas comme un danger, mais comme une curiosité. Il faut laisser les gens vivre leur propre expérience. Mais pour ça, il faut bien préparer, bien expliquer. Globalement, ce que je reçois, c’est beaucoup de bienveillance et d’amour. Je dis souvent : je suis à ma table, je sers ce que je veux, j’invite qui je veux. Et si tu n’aimes pas, tu peux partir. Et c’est « OK(ay) ».
Dans cinq ans, est-ce que vous imaginez le Breathwork remboursé par la Sécu, enseigné à l’école, ou est-ce que vous pensez que sa puissance tient justement à ce qu’il reste en dehors des institutions ?
Susan Oubari : Quand j’ai créé la Breathe In Paris School, j’ai voulu aller jusque-là. J’ai écrit plus de 600 pages : études de cas, vidéos, soutenance devant jury… Mon objectif, c’était de montrer que c’est un vrai métier. Mais est-ce que ça doit être remboursé par la Sécurité sociale ? Je ne sais pas. On a déjà des preuves scientifiques des bienfaits, comme pour la méditation ou le coaching. Mais en France, il y a encore une peur du lâcher-prise. Quand j’ai fait mon événement au Grand Rex, je l’ai ressenti : les Français ne sont pas encore totalement prêts. Il faut que tout le monde embarque. Sinon, ça ne prend pas. Step by step. Peut-être un peu moins de maths… et un peu plus d’apprentissage des émotions. (rires)



