Sabrina Ouazani, cœur battant et poing levé

Sabrina Ouazani, cœur battant et poing levé
Sabrina Ouazani, cœur battant et poing levé

Sabrina Ouazani, cœur battant et poing levé

Sabrina Ouazani, c’est une présence brute et lumineuse. Révélée à tout juste 16 ans dans "L’Esquive" d’Abdellatif Kechiche, César du Meilleur Film en 2005, elle trace depuis un chemin instinctif, libre, sans jamais se laisser enfermer. Des drames sociaux aux comédies populaires, de "Des hommes et des dieux" à "Plan Cœur", elle incarne une génération d’actrices plurielles, ancrées, vivantes. Rencontre.

Sabrina Ouazani offre au cinéma français une voix, une énergie et un refus du tiède. À travers ses rôles de femmes fortes, abîmées, drôles, révoltées, elle raconte des vies que l’on voit encore trop peu à l’écran, sans jamais trahir la vérité du cœur. Dans Des Jours Meilleurs, elle poursuit cette mission sensible, viscérale : faire exister les oubliés, faire entendre les silences et, toujours, refuser de se taire. Rencontre avec une actrice qui dit tout haut ce que beaucoup n’osent pas penser tout bas.

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@Jo Voets

OniriQ : Dans Jours Meilleurs, votre personnage a cette rage douce, cette colère qui ne se hurle pas mais qu’on sent dans chaque regard. Comment construit-on un rôle aussi chargé ?

Sabrina Ouazani : Ce rôle… il m’a happée. Dès la lecture du scénario, j’ai senti une tension sourde, un truc enfoui. Quelque chose dans ce personnage qui résonnait très fort en moi. Et puis, au tout début du tournage, on a fait une séance en improvisation, face à un psy, où on devait parler de notre rapport à l’alcool. Juste nous, nos mots, notre instinct. Cette scène-là m’a bouleversée. Elle a posé les fondations du personnage. C’était comme ouvrir une porte qu’on pensait fermée à double tour. Ce personnage, c’est une fêtarde, oui, mais ce n’est qu’un masque. Une armure faite de rires et de nuits blanches. Derrière, il y a une faille immense. Alice (ndlr : son personnage) a été abandonnée à la naissance, née sous X. Et cette blessure-là, elle ne s’efface pas. Elle se transforme en colère silencieuse, en énergie contenue, en besoin d’exister. Et moi, je voulais la faire entendre, cette colère-là. La rendre lisible, palpable, sans jamais la caricaturer.

Ce que j’aime dans ce film, c’est qu’on regarde enfin ces femmes avec douceur. On va à l’origine du mal, pas juste à ses conséquences. On cherche l’humain derrière la façade. Et ça, c’est rare et précieux.

OniriQ : Vous incarnez souvent des femmes entières, rugueuses, mais terriblement humaines. Est-ce que le cinéma français a encore besoin de ces visages-là ?

S.O : Je crois que oui, plus que jamais. Pendant trop longtemps, les personnages féminins ont été cantonnés à des rôles de soutien, à la périphérie. L’objet du désir, la complice, la femme fragile. Et dès qu’une femme levait la voix, qu’elle avait de la colère, de la complexité, on la taxait d’hystérique.

Moi, ce que j’aime, c’est l’aspérité. Les femmes qui doutent, qui hurlent, qui aiment trop, qui se trompent. Les femmes qui vivent à 1000 à l’heure ou qui ne disent rien, mais dont le silence est un cri. J’ai besoin de ça. Peut-être que je suis attirée par ces rôles-là parce que je les trouve justes. Et parce qu’ils me ressemblent un peu, aussi.

OniriQ : Quand on vous regarde jouer, on a souvent l’impression que vous “vivez” les scènes plus que vous ne les jouez.

S.O : C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. Le but, pour moi, c’est de disparaître derrière le personnage, de faire croire que ce que je vis est vrai. Et pour ça, j’observe énormément. Je peux passer des heures en terrasse à regarder les passants. J’essaie de capter les gestes, les micro-expressions, les silences. Tout ce qui raconte sans les mots. Chaque personnage a une façon de bouger, de respirer, de regarder. J’aime bosser cette physicalité. Et puis, je suis curieuse. Je suis amoureuse de l’humain. Il y a mille manières d’être au monde, et j’ai envie de toutes les explorer. J’ai soif de ça. De découverte, de nuance et de sincérité.

Capture decran 2025 04 21 173458 Sabrina Ouazani, cœur battant et poing levé
Des jours meilleurs

OniriQ : Vous n’avez jamais eu peur d’être là où on ne vous attend pas, que ce soit dans des comédies ou des rôles plus sombres. Vous vous battez contre les étiquettes ?

S.O : Je me bats, oui. C’est fou de se dire qu’on évolue dans un monde artistique, un monde où tout devrait être possible… et qu’on continue à nous mettre dans des cases. On t’étiquette, on te range. Et si tu fais un pas de côté, on te regarde bizarrement. Moi, je refuse ça. Je vis mille vies en une. Et c’est justement ça, le rôle du cinéma : tout tenter, tout incarner. Je veux pouvoir jouer du Shakespeare sur scène, faire un film d’auteur, tourner une comédie populaire sur Netflix… sans qu’on vienne me dire que ça manque de cohérence. Ma cohérence, c’est ma liberté.

OniriQ : La Sabrina de L’Esquive et celle d’aujourd’hui : elles se diraient quoi si elles se croisaient sur un plateau ?

S.O : Je crois qu’elle me regarderait avec des yeux ronds et elle dirait : “J’y crois pas… et t’as bien fait d’écouter maman quand elle disait que rien n’est impossible.”
J’étais une gamine timide, mais j’avais ce feu en moi. Et j’ai bossé. J’ai mis du cœur, de la sueur, des doutes aussi. Rien n’est jamais tombé tout cuit. J’ai avancé avec sincérité. Et je crois beaucoup au destin, au mektoub. J’ai été élevée dans la foi, dans cette idée que si tu fais les choses bien, avec honnêteté, il y a un chemin pour toi. “Aide-toi, et le ciel t’aidera”, comme on dit.

OniriQ : Un conseil pour les jeunes acteurs qui se font connaître aujourd’hui grâce aux réseaux sociaux, et qui commencent à percer dans le métier ?

S.O : Je suis partagée. J’adore cette nouvelle génération qui crée, qui se filme avec un téléphone, qui monte, qui apprend tout en autodidacte. C’est beau à voir. Moi, je ne sais même pas faire un montage, alors je les trouve forts !
Mais je leur dirais aussi : ce métier, c’est pas un jeu. C’est une passion, oui, mais c’est aussi de la rigueur, de la discipline, du respect. Pour soi, pour les autres. Il faut avoir les pieds bien ancrés dans la terre, ne jamais croire que tout est acquis. Le désir, il faut le renouveler sans cesse. Se remettre en question, bosser encore, toujours. C’est un marathon, pas un sprint.

Capture decran 2025 04 21 173559 Sabrina Ouazani, cœur battant et poing levé
@Jo Voets

OniriQ : Vous dégagez une vraie chaleur humaine, mais aussi une force presque politique. Ce rôle-là, vous le portez par choix ou par instinct ?

S.O : Par instinct. Je ne calcule rien. Ce que je dis, je le dis parce que ça me touche, parce que ça m’indigne, parce que je ne peux pas faire autrement. Mais je ne vais pas mentir : parfois, ça me revient dans la figure. On vit dans une époque où une phrase peut être sortie de son contexte, amplifiée, déformée… et la chute peut faire mal.

Mais je ne vais pas pour autant me taire. Ce serait me trahir. Alors oui, je continue à parler. Et heureusement, je suis bien entourée. Ma famille, mes amis, ce sont eux qui m’aident à garder les pieds sur terre. Qui me rappellent qui je suis. Que j’ai le droit d’avoir une voix, de défendre mes idées. Tant qu’elles sont sincères, elles méritent d’exister.

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