Pour la Maison Crivelli, avant le parfum, il y a l’ocre. Une couleur primitive, minérale, presque charnelle, qui porte en elle quelque chose des premières peintures rupestres et des terres traversées. Le Clézio en aurait reconnu la lumière : celle des paysages où poussière, sable et ciel se mêlent jusqu’à abolir l’horizon. Chez Thibaud Crivelli aussi, le paysage n’est jamais un arrière-plan. Il se respire, se touche, se ressent.
Héritier d’une famille d’aventuriers ayant vécu sur cinq continents pendant plus de cent cinquante ans et quatre générations, Thibaud Crivelli a fait du déplacement moins une géographie qu’une façon d’éprouver le monde. « Chaque parfum s’inspire d’expériences vécues, d’instants vécus, d’aventures. Il y a cette notion qu’on sort des sentiers battus, qu’on éveille tous ses sens. En fait, plus qu’une odeur, c’est un ressenti. »
Depuis 2018, ses créations naissent de rencontres et de télescopages : un thé d’hibiscus dans un marché de pierres précieuses, un oud confronté au maracujá, un santal brûlant sous les cendres d’un volcan. Mais ne lui demandez pas de planter un drapeau sur la carte. « Je n’évoque pas le lieu où j’étais pour l’inspiration de chaque parfum. C’est volontaire. L’idée, c’est que nos clients puissent se laisser surprendre et connecter avec un parfum, mais pour des raisons personnelles. Si j’évoque le lieu géographique où j’étais, déjà vous l’enfermez. Je biaise la découverte. »
Une architecture pensée comme un parcours sensoriel
Après avoir mis ces sensations en flacons, il fallait leur donner un lieu, et une boutique classique aurait été un contresens. C’est avec Myriam Akl, architecte qui accompagne Crivelli depuis 2017, que le projet a pris forme. Loin d’un simple habillage décoratif, son travail consiste à traduire spatialement une philosophie olfactive fondée sur l’ambiguïté et la mémoire plutôt que sur la désignation d’un lieu précis. D’où ce parti pris : aucun parcours imposé, aucune vitrine frontale qui hiérarchiserait les produits, mais une circulation libre entre les objets.

Au rez-de-chaussée, des bancs courbes en bois brûlé invitent à s’asseoir ; des totems sculpturaux en terracotta et verre soufflé côtoient des murs alvéolaires, quelque part entre la ruche et le rocher. Dans l’escalier, l’Atelier Thiery a traité l’ocre en soleil irradiant : un passage plus qu’un simple raccord entre deux niveaux. Plus loin, une bibliothèque prend des airs de cabinet de curiosités. Akl a pensé l’ensemble comme un seul geste continu, de l’architecture au mobilier jusqu’aux outils de découverte mis à disposition des visiteurs, dont un carnet d’exploration où consigner touches parfumées, préférences et impressions.
Crivelli appelle ce lieu son « agora du parfum » :
« L’idée ici, c’est de venir, de s’asseoir et de prendre le temps. Pour s’immerger dans l’univers de chaque parfum. »

Carnaval Maison Crivelli
La mémoire plutôt que le divan ?
Pas de divan, donc, mais il est beaucoup question de mémoire. Hibiscus Mahajád, Oud Maracujá, Oud Stallion ou Oud Cadenza ont cette profondeur des parfums qui font surgir des images avant même que l’on sache les nommer. Oud Cadenza, jusqu’ici exclusivité mondiale Harrods et parfum le plus recherché de la collection, trouve d’ailleurs ici son premier point de vente physique hors du grand magasin londonien.
À l’étage, le Salon pousse l’expérience plus loin. Des coffres consacrés aux fragrances mêlent matières premières, objets, textures et images à des paysages sonores où apparaît la voix du fondateur : « C’est comme si on avait un moment avec moi sans que je sois physiquement présent tout le temps. » Cet espace plus confidentiel pourra à terme accueillir certains clients pour des rendez-vous particuliers.
Au fond, Crivelli a moins ouvert une boutique qu’il n’a donné une forme architecturale à sa manière de concevoir le parfum : un territoire que l’on ne regarde pas de loin, mais dans lequel on entre.
Maison Crivelli au 314 rue Saint-Honoré, Paris



