Nez à nez avec Serge Lutens : « Le Perce-Vent, c’est être au cœur du cyclone »

Nez à nez avec Serge Lutens
Nez à nez avec Serge Lutens

Nez à nez avec Serge Lutens : « Le Perce-Vent, c’est être au cœur du cyclone »

Le premier parfum qu'il a porté, l’odeur qui le fait voyager, celle qu’il rêve de mettre en flacon... À l’occasion du lancement de sa dernière création "Le Perce-Vent", Serge Lutens, créateur de la maison éponyme, nous partage ses inspirations et son univers olfactif.

Figure mythique et insaisissable de la parfumerie contemporaine, Serge Lutens occupe une place à part dans le paysage olfactif mondial. Depuis les années 1980, il façonne un art du parfum qui ne répond à aucune règle, sinon celles de la poésie, de la mémoire et du mystère. Tour à tour photographe, maquilleur, directeur artistique, il a insufflé dans chaque flacon une part de lui-même, comme on écrit une œuvre littéraire ou cinématographique.

LUXURY 42 Nez à nez avec Serge Lutens : « Le Perce-Vent, c’est être au cœur du cyclone »
SERGE LUTENS

De « Féminité du Bois » à « Ambre Sultan », de « La Fille de Berlin » à « Muscs Koublaï Khän », ses créations, devenues cultes, incarnent une parfumerie d’auteur, libre et profondément habitée. Dernière nouveauté en date de la Collection noire : « Le Perce-Vent », tout aussi énigmatique que personnel. Un parfum qui interroge l’équilibre entre fragilité et force, reflet fidèle d’un monde en mutation et d’un esprit toujours en quête de vérité intérieure. Avant d’en saisir toute l’inspiration, il nous livre, sans détour mais toujours avec style, quelques fragments de son univers olfactif.

Sirine Errammach : Quelle est l’odeur qui vous ramène instantanément à votre enfance ?

Serge Lutens : Il n’y en a pas une précisément. Ce sont des odeurs disparates, comme les souvenirs, qui se présentent comme l’odeur du lait dans une casserole qui déborde, l’odeur du jardin après la pluie, mais aussi quelques fleurs mais cela est plus rare.

Le premier parfum que vous avez porté ?

S.L : Si j’en ai porté, c’était plutôt par curiosité car je m’identifie à ce que je fais. Cependant, j’ai vite cessé d’en porter car je me ressentais dans une forme d’imposture. Disons que cela a correspondu à un moment de moi-même qui une fois dépassé m’a dégoûté. Le parfum, je l’ai rencontré au Maroc sous des formes des très populaires, c’est en cela que je l’ai aimé. Aujourd’hui, il est devenu le menuet intello-cérébral de Madame la Marquise, cela ne m’intéresse pas.

L’odeur dont vous ne pouvez pas vous passer ?

S.L : L’expression « se passer d’odeurs » me rappelle une rencontre que j’avais faite dans le passé pour la radio France Culture. L’on m’avait présenté, il y a de nombreuses années une jeune femme qui avait perdu l’odorat en me demandant de lui choisir un parfum. J’ai donc fait ce que je fais de mieux : je lui ai raconté une histoire, celle de Simonetta Vespucci, cette muse des plus grands peintres de la Renaissance italienne, mais l’histoire est trop longue pour être ici narrée. 

L’odeur qui vous inspire le calme et la sérénité ?

S.L : Peut-être l’odeur de la soif étanchée, celle justement de la pluie qui s’abat dans un jardin accablé de chaleur depuis des mois, mais aussi l’odeur d’épaisseur de tapis, de densité de l’air. L’odeur n’est jamais seule mais rattachée à des images. Si l’on aime une odeur, c’est que derrière elle, il existe des souvenirs, des ambiances dans lesquels cette senteur s’inclut.

L’odeur qui vous fait voyager ?

S.L : Aucune. Le voyage ne me fait pas rêver : passer les douanes, attendre des valises, présenter des papiers… Pourquoi, découvrir la même chose ailleurs ?! Le voyage passe avant tout pour moi par la lecture, la découverte des facettes de l’humain…

L’odeur de l’amour ?

S.L : C’est l’histoire de deux personnes, multipliée par le nombre d’habitants sur cette planète : près de dix milliards ! Impossible à définir ou alors cela serait trop globalisé pour ressembler à une réelle identité.

 

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L’odeur improbable que vous aimeriez mettre en flacon ?

S.L : Celle de ma paix intérieure et de ma guerre intime mais je ne la connais pas. Je n’en ai pas le secret, nous sommes nombreux en un.

Une odeur pour définir la personne que vous êtes aujourd’hui ?

S.L : Une odeur affolée, amusée, en permanent désaccord avec moi-même et la réalité, donc une odeur impossible à concrétiser, elle serait trop mouvante.

Le parfum qui ne vous quitte jamais ?

S.L : Celui que j’émane naturellement mais je ne le connais pas. Le parfum n’est pas juste une jus, une composition chimique, c’est votre identité intime.

Vos matières préférées en parfumerie ?

S.L : Tout est une question d’accords, une essence en appelle une autre comme les mots, un écrivain. Il n’y a pas de règle. Ma matière préférée en fait, c’est l’écriture ! Le parfum c’est passer de l’image aux mots. C’est organique, un infixe.

L’odeur que vous détestez le plus ?

S.L : L’odeur de la suffisance, de la prétention, du savoir paralysé.

Quelle a été votre dernière émotion olfactive ?

S.L : Tout est odeur ! Si l’on vous donne le parfum de Shéhérazade mais que vous n’avez pas le Sultan, les 1001 nuits, le palais étoilé, les histoires… alors, ce n’est rien ! Le parfum, cet innommable qui allume des choses en nous.

Quelle est l’inspiration derrière « Le Perce-Vent » ?

S.L : J’ai toujours considéré la déstabilisation comme créative. Ce qui est stable est confortable mais personnellement, je m’en lasse vite. Les secousses actuelles du monde sont terribles mais peut-être plus créatives que tout ce qu’on a vécu ces dernières années. Face à cet inattendu, une nouvelle donne est en train d’apparaître, qui va mettre quelque chose au jour ; c’est toujours intéressant. La certitude m’est impensable. Nous ne sommes rien dans un monde fou mais qui ne l’est pas suffisamment pour encore me surprendre. Le Perce-vent, c’est un peu cela : vous êtes au cœur du cyclone mais c’est là que vous êtes protégé, au centre de votre propre danger. C’est aussi là le devoir de l’artiste : s’exposer dans son danger et non pas dans un musée… sauf s’il est décédé !

Quelle symbolique ou émotion associez-vous au musc, note principale de ce parfum ?

S.L : Le musc est une matière fascinante car il permet de dire tant de choses ! Je l’ai utilisé très différemment comme dans Muscs Koublaï Khän où il symbolisait des fourrures précieuses piétinées indifféremment par les bottes crottées de ce conquérant qu’était Koublaï Khän ou alors, de façon beaucoup plus transparente, plus délicate, plus creuse aussi comme dans Le Perce-Vent. Au Maroc, quand on dit « Musc » (prononcer : Meusk), cela désigne quelque chose qui sent très bon. Ce n’est pas exact mais c’est une appréciation du parfum.

Nez à nez avec Serge Lutens
Eau de parfum Le Perce-Vent – 100ml, 228€ – SERGE LUTENS

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