Il suffit parfois d’une image pour comprendre qu’une maison n’a rien oublié de son histoire. La première campagne de maroquinerie de Mugler, photographiée dans un noir et blanc d’une beauté presque minérale par Chris Lensz, appartient à cette catégorie d’images qui suspendent le regard. Une femme nue. Une culturiste. Deux sacs, Aurora et Lua. Rien de plus. Rien de moins. Pourtant, dans cette composition d’une rigueur presque sculpturale, Mugler affirme avec éclat que son langage n’a pas changé : le vêtement, l’accessoire et le corps ne font qu’un.
« Ma mesure, c’est la démesure », aimait dire Thierry Mugler. À sa disparition, en 2022, les hommages saluèrent un créateur qui avait rendu le féminisme « sexy et puissant », célébrant des femmes conquérantes, souveraines de leur image. Mais cette vision n’a jamais cessé de susciter le débat. Dès les années 1980, certains lui reprochaient une représentation hypersexualisée des femmes, une esthétique parfois jugée provocatrice, voire sexiste, où l’exaltation de la puissance flirtait avec l’objectification. Toute l’ambiguïté de Mugler est là : transformer la femme en héroïne tout en la plaçant au centre d’un spectacle.
Le corps avec une culturiste, une architecture de la puissance
Miguel Castro Freitas ne cherche pas à effacer cet héritage ; il le prolonge en le déplaçant. Avec cette première campagne consacrée aux sacs de la maison, il conserve l’extraordinaire théâtralité de Mugler, mais inverse subtilement le point de vue. Ici, le corps féminin n’est plus un objet de fascination : il devient le sujet même de l’œuvre.
Le choix de Tatiana Horslaville s’impose alors comme une évidence. Son corps ne renvoie pas aux canons habituels de la mode mais à une histoire vieille de plus de deux mille ans : celle des statues grecques. Les sculpteurs comme Polyclète ou Myron ne cherchaient pas seulement à reproduire l’anatomie ; ils poursuivaient un idéal de force, d’équilibre et d’harmonie. Leurs héros, aux muscles parfaitement dessinés, n’étaient pas des corps désirables mais des incarnations du courage, de la noblesse et de la perfection.
Les photographies de Chris Lensz semblent retrouver cette même lumière. Les contrastes sculptent les volumes comme le soleil révélait jadis les veines du marbre. Les poses, d’une immobilité presque sacrée, rappellent davantage un musée qu’un studio de mode. La nudité n’y est jamais une provocation. Elle retrouve son sens originel : celui du nu héroïque.

Le corps, chez Mugler, n’a d’ailleurs jamais été une simple enveloppe. Depuis Thierry Mugler, il est une architecture. Une construction où chaque épaule devient un pilier, chaque taille une ligne de fuite, chaque courbe un équilibre entre puissance et grâce. Les vêtements, hier, comme les sacs aujourd’hui, ne viennent pas habiller le corps : ils dialoguent avec lui, prolongent ses volumes, en révèlent la géométrie. Aurora et Lua sont des objets sculptés qui trouvent leur pleine expression au contact d’un corps lui-même façonné comme une œuvre. Dans cette campagne, le cuir répond au muscle, le métal épouse la peau, et l’ensemble compose une architecture vivante où la mode emprunte autant à la sculpture qu’au design.
L’audace est ailleurs. Car la Grèce antique réservait cette puissance sculpturale aux hommes. Les héroïnes étaient représentées dans des formes plus douces, plus idéalisées. Mugler inverse ce récit. En choisissant une culturiste, la maison attribue à une femme les codes visuels du héros antique. La force cesse d’être masculine ; elle devient universelle.
Cette filiation évoque naturellement les portraits que Robert Mapplethorpe réalisa de Lisa Lyon au début des années 1980. Lui aussi photographiait une culturiste comme une sculpture vivante, brouillant les frontières entre photographie, art classique et performance. Mugler reprend aujourd’hui ce dialogue avec l’histoire de l’art, sans nostalgie, mais avec la même volonté de déplacer les regards.
Ce déplacement est d’autant plus touchant qu’il s’accompagne d’une histoire intime. Le sac Aurora porte le prénom de la mère de Miguel Castro Freitas.
« Donner à Aurora le prénom de ma mère a rendu cette collection profondément personnelle. Il ne s’agissait pas seulement de lui rendre hommage ou de revisiter les sacs de Manfred Thierry Mugler, mais de capturer la force et la confiance qui ont façonné ma compréhension de la féminité dès mon plus jeune âge »
Et lorsque Freitas affirme que « les sacs à main sont nos objets les plus intimes. Ils deviennent une extension du corps et se chargent de souvenirs au fil du temps », il ne parle finalement pas seulement de maroquinerie, mais d’une manière d’habiter le monde.
Tatiana Horslaville, elle aussi, donne une profondeur inattendue à ces images. « Le culturisme m’a apporté bien plus qu’un physique. Il m’a appris la discipline, la patience, la rigueur… Finalement, le culturisme n’est pas seulement un sport. C’est une école de la vie qui peut transformer votre état d’esprit… et parfois même votre avenir. » Son témoignage éclaire la campagne d’une lumière nouvelle : ce corps n’est pas une performance esthétique, mais le résultat d’une conquête.
Aurora et Lua s’inscrivent naturellement dans cette vision. Leurs lignes tendues, leurs volumes sculpturaux et leurs détails métalliques semblent prolonger l’anatomie plutôt que l’habiller.
C’est peut-être là la plus belle réussite de Miguel Castro Freitas. Il poursuit l’histoire de Mugler sans en répéter les excès. Fidèle à l’idée que la mode est un langage autant qu’un vêtement, il transforme l’héritage de la maison en une réflexion sur la force, la mémoire et la beauté. La femme n’y est plus regardée comme un objet de désir, mais comme une présence souveraine qui impose sa propre définition de la puissance.



