Désirée De Lamarzelle : Beaucoup de vos œuvres jouent les états de métamorphose. Est-ce, au fond, une manière de nommer ce qui vous échappe, ce qui reste mouvant ?
Françoise Pétrovitch : Oui, il y a de ça. La peinture, le dessin, ce sont des arts fixes : on saisit tout d’un regard. Contrairement à la littérature, il n’y a pas de déroulé narratif, pas d’histoire qui se construit dans le temps. Pourtant, j’aime qu’à l’intérieur de cette fixité, on sente quelque chose de l’ordre du mouvement, une vibration, comme un fragment d’état éphémère. Et j’aime bien que dans ce saisissement, on ait l’impression qu’on est face à quelque chose qui va bouger, qui va se transformer sous nos yeux. C’est une tension fragile, suspendue.
Désirée De Lamarzelle : C’est ce qu’on ressent dans vos portraits d’adolescents, en pleine mutation.
F.P. : L’adolescence est un sujet qui m’accompagne depuis toujours. À 20 ans déjà, je dessinais des figures qui étaient une projection de moi-même. J’ai toujours dessiné, j’ai toujours voulu faire ça. Je n’ai jamais eu une autre envie. C’est un désir profond, presque organique. Et je n’ai jamais cessé. D’autres éléments sont venus : animaux, paysages, dialogues avec la peinture ancienne… Mais cette jeunesse, cette androgynie persistante – ce qu’on appelle aujourd’hui genderfluid – est restée. D’ailleurs, même quand je dessine, je ne sais plus vraiment si c’est un garçon ou une fille.
Désirée De Lamarzelle : La métamorphose serait-elle aussi votre manière de travailler, pas seulement votre thème ?
F.P. : Surtout pour les dessins à l’encre. Elle diffuse dans l’eau, les formes se déplacent, se transforment. Quand on me voit travailler, on comprend que l’image se fabrique en même temps qu’elle se crée. C’est un processus vivant. On a d’ailleurs réalisé une vidéo où l’on voit ce travail : j’ai dessiné sur plusieurs plaques de verre, comme un petit théâtre. On a filmé chaque étape, puis les dessins ont été effacés. Ils n’existent plus. Seule la vidéo en garde la mémoire. Cette idée d’écrans successifs, de profondeur, de strates de verre, on la retrouvera dans l’installation immersive au Mo.Co. Il y aura une immersion sonore et lumineuse, un espace où l’on est littéralement plongé dans l’œuvre.
Désirée De Lamarzelle : Et pourtant, avec l’encre, on ne peut pas vraiment revenir en arrière.
F.P. : Techniquement, si, on pourrait retoucher. Mais je m’interdis de le faire. J’aime cette prise de risque, cette irréversibilité. C’est d’autant plus important pour moi que j’ai vu, chez certains céramistes par exemple, comment la fascination pour la matière pouvait prendre le dessus. La terre, la glaçure, leurs transformations magiques peuvent finir par nous absorber. On devient presque des petits serviteurs de ces matières, au point d’en oublier ce qu’on voulait dire. C’est un piège à éviter.
Désirée De Lamarzelle : On pense forcément aux Métamorphoses d’Ovide. Y a-t-il une œuvre fondatrice pour vous ? Et quel est votre rapport à la poésie ?
F.P. : Impossible de citer une seule œuvre. Les goûts évoluent, se construisent, se déconstruisent. Mais la poésie, oui, elle m’accompagne. J’ai beaucoup lu Pierre Reverdy, Sylvia Plath. Ce que j’aime dans la poésie, ce sont les fragments, les éclats. Ce ne sont pas des choses figées, ce sont des extraits d’essence. Ce n’est pas boursouflé, c’est une poésie plus raide, plus épurée. Cela rejoint mon rapport à l’image : il s’agit de saisir l’essentiel, d’éviter le bavardage. Les œuvres qui me touchent le plus sont celles dans lesquelles je peux entrer, peu importe le moment de ma vie. Celles qui laissent cet espace pour qu’on y revienne, qu’on y plonge différemment, des années plus tard.

Huile sur toile
Désirée De Lamarzelle : Vos couleurs aussi jouent sur cette frontière : ni saturées, ni pastel…
F.P. : Oui, ce sont des couleurs un peu ambiguës. Ce qui m’intéresse, c’est leur relation entre elles : une teinte franche juxtaposée à une autre, plus sale, désaturée. Ce dialogue crée des tensions, des respirations.
Désirée De Lamarzelle : On pourrait croire à une esthétique de l’inachevé, mais ce n’est pas tout à fait ça ?
F.P. : Non, ce n’est pas de l’inachevé. Tout est là, mais suspendu. Ce sont des moments fragmentaires, pas complètement « montés ». Comme si on restait au niveau de l’inconscient.

Lavis d’encre sur papier
Désirée De Lamarzelle : Vous évoquez souvent la place du silence dans vos œuvres.
F.P. : Oui, ma peinture n’est pas bavarde. Je la vois à l’opposé des grandes compositions historiques, pleines de récits et de détails. J’aime que l’œuvre laisse de l’espace au regardeur, qu’elle ne dise pas tout. C’est une invitation à l’imaginaire.
Désirée De Lamarzelle : Cette ouverture au spectateur, c’est aussi une posture artistique.
F.P. : Oui, l’idée est d’être actif face à l’œuvre. Ce n’est pas de l’art de consommation rapide. Il faut que le spectateur puisse se projeter, activer son propre imaginaire. C’est aussi pour cela que je joue avec les blancs, les espaces non peints. J’aime que les œuvres vivent dans le temps, qu’elles puissent nous accompagner sur le long terme.
Désirée De Lamarzelle : Vous préparez aussi une grande exposition au MO.CO de Montpellier (1), entre rétrospective et création ?
F.P. : Ce n’est pas pensé comme une rétrospective classique. On va mélanger des œuvres très anciennes, jamais montrées, avec des créations récentes. On chahute le temps. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer que les choses étaient déjà là, dès le début. Finalement, quand on travaille, on sait que ce fil conducteur existe. C’est une évidence.
Désirée De Lamarzelle : Vous avez travaillé récemment sur Berthe Morisot (2) avec une exposition qui est en ce moment au musée Marmottan.
F.P. : Le musée Marmottan m’a proposé une carte blanche. Plutôt que Monet, j’ai choisi Berthe Morisot. C’est une artiste fascinante, mélancolique et libre à la fois. Sa vie n’a pas été simple, malgré une certaine aisance bourgeoise. D’ailleurs, sur son acte de décès, la mairie a noté « sans profession ». Elle qui a peint toute sa vie, exposé dans les salons, vendu ses œuvres.
C’était loin d’être une amatrice du dimanche. Morisot incarne cette génération de femmes créatrices, fortes et pourtant entravées. J’ai choisi parmi ses œuvres, Roses trémières, pour son jardin pas vraiment cadré. J’aimais cette sensation de hors-champ, comme si on tournait la tête. C’est une œuvre modeste, mais d’une grande force.
Désirée De Lamarzelle : Vous parliez aussi de la place du galeriste dans votre parcours.
F.P. : Pour moi, un bon galeriste, c’est un partenaire. Quelqu’un qui ne se contente pas de vendre, mais qui accompagne, qui partage une vision, des projets. C’est une relation de confiance, presque une alliance contre nos propres inquiétudes. Ils doivent avoir cette double qualité : la passion de l’art et la profondeur d’analyse, une vraie connaissance de l’histoire de l’art.
Désirée De Lamarzelle : Vous avez aussi enseigné à Estienne pendant de nombreuses années.
F.P. : Oui, pendant trente-cinq ans. Cela n’a pas changé mon travail, mais c’était très enrichissant. Il y avait un truc de fraîcheur, d’amour pur du dessin, des questions simples mais essentielles : comment une ligne se termine ? Pourquoi ce papier et pas un autre ? C’était une belle manière de rester connectée à l’essentiel.

Désirée De Lamarzelle : Comment conciliez-vous aujourd’hui notoriété, projets et création ?
F.P. : Il faut être organisé, entouré, et savoir préserver des espaces de solitude. Cet écart physique, il faut qu’il existe aussi dans la tête. Mon atelier, à l’écart, silencieux, c’est indispensable. C’est là que je me recentre.

Lavis d’encre sur papier
Désirée De Lamarzelle : Vous travaillez aussi sur une grande tapisserie (3) pour Aubusson, en hommage à George Sand.
F.P. : Oui, un projet sur quatre ans. La tapisserie fera 23 mètres de long et sera terminée en juin 2026. J’ai découvert une autre facette de George Sand à travers ce travail : son engagement pour la nature et l’éducation des petites filles en milieu rural. Elle était en avance sur son temps, à la fois militante et artiste. Ce genre de projet me stimule profondément : sortir de la répétition, explorer de nouveaux terrains. Les rencontres avec des personnes passionnantes, ou des projets comme cette tapisserie, relancent ce désir.
Désirée De Lamarzelle : Comment définiriez-vous ce désir ?
F.P. : On est là, dans une dynamique d’invention, de curiosité, de remise en jeu constante. Il y a toujours des projets en parallèle : déplacements, essais, expérimentations techniques. On cherche, on teste, on tente des choses complexes, qu’on n’a jamais faites. Tout cela fait partie d’un même élan. Mais à chaque fois, ce qui me pousse, c’est d’aller là où je n’ai pas encore mis les pieds.
Article écrit par Désirée De Lamarzelle, à retrouver dans le numéro 12 du magazine OniriQ
(1) « Sur un os, Françoise Pétrovitch », exposition au MO.CO Montpellier, du 21 juin au 2 novembre.
(3) « Hommage à George Sand », Françoise Pétrovitch à la Cité de la tapisserie Aubusson.



