Le vendredi 11 avril 2025, sous la verrière du Grand Palais, les auteurs Emmanuelle Lambert (Sidonie Gabrielle Colette aux éditions Gallimard, 2022) et Nicolas Mathieu (Le Ciel Ouvert aux éditions Actes Sud, 2024) évoquaient l’influence de Colette dans leur carrière lors d’une conférence baptisée « Lire Colette aujourd’hui ». Entouré d’un public averti, le duo littéraire s’est laissé aller à diverses réminiscences sur Colette, sa personnalité incandescente et son esthétique si contemporaine. Ponctuée par des lectures de la comédienne Delphine Depardieu, l’assemblée célébrait avant tout le génie d’une femme en avance sur son temps.
Alors que les éditions Actes Sud publient six romans méconnus de l’auteure sous format audio – Moi c’est mon corps qui pense et Le pur et l’impur entre autres – la fascination immuable pour Colette continue de toucher autant la scène littéraire internationale qu’une communauté de lecteurs et de lectrices fidèles. Figure avant-gardiste à la fois dans ses professions plurielles et dans sa vie personnelle, Colette berce et surprend par ses mots magnétiques, ses descriptions détaillées et ses histoires universelles. En cette nouvelle année qui célèbre le génie de Colette, retour sur les traits marquants de la vie d’une pionnière.
Un style corsé aux multiples images
Découvrir l’œuvre de Colette est un passage soit houleux, soit révélateur. « La commotion littéraire, voilà ce que Colette a provoqué en moi. C’est-à-dire la puissance sensuelle des phrases, le choix de l’adjectif. C’est vraiment quelque chose de vertigineux. On ne cesse d’être surpris 5 fois par page, elle produit cet effet à la chaîne », explique Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018 pour le roman Nos Enfants après eux, adapté au cinéma par les frères Boukherma en 2024.
Quant à Emmanuelle Lambert, spécialiste de Colette, elle émet plus de réserve dans sa jeunesse face à cette « littérature de bonne femme » dont les couvertures sophistiquées renvoient au roman à l’eau de rose. Cependant, à la vingtaine, lorsqu’elle plonge dans Sido (1929), roman autobiographique sur la mère de Colette, figure tutélaire de son corpus, l’ébranlement est total. « Colette est le premier écrivain français dont le style m’a complètement retourné et a renversé aussi tout ce que je pouvais penser de ce que c’était qu’être une femme écrivain », évoque-t-elle.
En somme, le style de Colette chamboule par sa complexité feinte – l’utilisation des adjectifs inonde les phrases – où l’auteure se plaît à décrire scrupuleusement les dessous de son existence. Pour Colette, la littérature constitue une nécessité afin de survivre en tant que femme dans une société masculine.
Sociologue à son insu, elle critique les précieuses qui ne supportent pas de vieillir et les hommes trop virils. « C’est un génie de la psychologie, c’est un prodige du style. Ses derniers romans deviennent vraiment très modernes dans leurs compositions. C’est-à-dire que c’est du flux, ça s’appuie sur des sensations, des souvenirs, des évocations. C’est vraiment des feux d’artifice », ajoute Mathieu. De fait, Colette séduit par une écriture sensible, sensuelle qui bouleverse autant qu’elle attire. Empreinte d’ironie, la plume de l’auteure se veut acérée comme un symbole du travail acharné qu’elle pratique depuis son adolescence. Prodigue oui mais surtout appliquée !

L’émancipation avant tout
Sidonie Gabrielle Colette parle à nos contemporains par sa modernité impassible. Auteure, journaliste, danseuse mais aussi vendeuse de cosmétiques, elle est un ovni parachuté entre le XIXème siècle et XXème siècle. « Dès qu’on essaye de coller Colette quelque part, de l’enfermer, elle n’en a rien à faire. Dans un documentaire, j’avais dit un peu de manière provocatrice que Colette était Miley Cyrus », développe Nicolas Mathieu. De fait, Colette se place comme une avant-garde dans son comportement et dans ses écrits. À travers ses livres, de Claudine à l’école (1920) à Gigi (1944) en passant par Le Blé en herbe (1923), elle évoque sans retenue ses expériences, son rapport au corps mais aussi sa sexualité. Une manière de bousculer les conventions dans un système français abrasif pour la gent féminine.
Après son divorce avec Willy en 1910, son premier mari, Colette se lance alors dans le music-hall pour subvenir à ses besoins. « L’apprentissage moral est quelque chose qui va durer pendant toute la vile de Colette. Elle est radicale et évolue dans la transgression », confirme Nicolas Mathieu. L’auteure vit sur un fil ponctué de métamorphoses pour ne jamais perdre son statut de femme artiste. Dans cet espace de liberté qu’elle s’est instaurée, elle construit alors un corpus partagé entre récits auto-biographiques et manifestes brûlants.
De son vivant, Colette ne se définissait pas comme féministe pourtant elle n’a cessé de s’éloigner des diktats imposés par le patriarcat. Slalomant entre les paradoxes, elle s’empare de sujets sociaux invisibilisés. Lorsqu’elle tombe enceinte à 40 ans, âge tardif pour l’époque, Colette se questionne sur la difficulté de s’attacher à son enfant. Une interrogation récemment abordée en France avec des études sur le post-partum et sur la pertinence du terme « instinct maternel ».
« Dans les romans de Colette, c’est assez rare de voir des hommes qui sont à ce point égaré, perdus, à la merci des femmes. Il y a un très léger sentiment de supériorité féminine. Elle aime les hommes, elle les désire. Mais elle les aime presque malgré ce qu’ils sont », nous éclaire Emmanuelle Lambert. Fine analyste, Colette met en scène des personnages masculins dans une position d’infériorité, renversant alors l’équilibre genré, notamment dans son bref roman Chéri où une aristocrate plus âgée s’entiche d’un jeune premier (1920).

Le corps comme matrice
La littérature de Colette mobilise majoritairement la notion du corps comme si la peau pouvait capter de manière plus intense les plaisirs environnants. « Colette, c’est quelqu’un qui s’est beaucoup servi de son corps pour écrire, pour jouer sur scène, pour partir en reportage quand elle était journaliste, pour séduire, beaucoup pour séduire, évidemment », explique Emmanuelle Lambert. Avec la sortie de six romans de Colette chez Actes Sud, le concept jaillit notamment dans Le Pur ou L’Impur (1932) où Colette embrasse l’ensemble des sexualités à travers une étude poussée des pratiques de son temps. Ses mots suintant de charnel nous offre une auto-fiction délectable et extrêmement contemporaine.
Des prémices de sa notoriété à la fin de sa vie, Colette cristallise son élan vital à travers ses récits. Alors même qu’elle ne peut plus se déplacer à cause de son arthrite, l’auteur témoigne de son besoin infini de capter l’infime, le palpitement, la découverte. Retirée dans sa résidence du Palais-Royal à deux pas de la Comédie-Française, Colette écrit Le Fanal Bleu avec ses quelques mots : « Je n’ai plus la maison, la cinquantaine est loin… Il me reste l’avidité. C’est la seule force qui ne se fasse pas humble avec le temps ».
Celle qui fit les croquis de son milieu, qui pérennisa l’héritage de sa mère Sido, qui vanta sa libération, se retrouve cloîtrée avec l’écriture comme seule échappatoire. « C’est-à-dire qu’à la fin, tout le corps est affaissé, effondré et dans son lit immobile reste le cerveau. Là, ça continue à envoyer des flammes », raconte Nicolas Mathieu. L’âme bouillonnante qui a livré parmi les plus grands trésors de la littérature française influencera toujours les nouvelles générations d’ici et d’ailleurs.
La Naissance du jour, Jour gris, Le Fanal bleu, Le pur et l’impur, Moi, c’est mon corps qui pense et Dialogues de bêtes sont disponibles en audio sur le site Actes Sud. Pour l’amour est à écouter en août, avec une parution concomitante avec l’édition papier.




