Vues imprenables, architecture et décor aux lignes épurées, tables étoilées, prestations bien-être d’exception… Les palaces et hôtels de prestige déploient mille et une attentions pour séduire leurs hôtes. Un autre facteur, souvent invisible, joue pourtant un rôle clé : l’identité olfactive.
Longtemps considérée comme un simple détail, cette signature parfumée est devenue un pilier fondamental de l’expérience client. Et pour cause : une fragrance bien choisie peut, dès l’entrée, créer une première impression marquante et s’imprimer instantanément dans la mémoire des visiteurs. Un fil d’Ariane olfactif subtilement déployé dans le lobby, les chambres et les espaces communs, qui accompagnera même les clients bien au-delà du séjour, quel que soit l’endroit où ils se trouvent, grâce à des formats à emporter : bougie, diffuseur, savon, parfum d’ambiance… Tout ceci repose sur le savoir-faire de parfumeurs talentueux, qui, afin de concevoir des compositions immersives et évocatrices, adoptent une approche créative bien distincte de celle utilisée pour les parfums personnels.
La mémoire du lieu
Car inventer une signature olfactive ne se limite pas à imaginer une fragrance plaisante. Il s’agit de réussir à capturer et retranscrire l’essence même de l’établissement. Cette réalisation devient une incarnation sensorielle de son identité, fruit d’une alchimie entre histoire, ambiance et vision artistique.
Pour Thierry Wasser, maître parfumeur Guerlain depuis 2008 qui a travaillé avec les hôtels Cheval Blanc, les premières sources d’inspiration sont « l’emplacement géographique et son environnement. Aussi, c’est une élaboration qui se fait avec l’équipe en charge de l’ouverture du nouvel hôtel. Souvent un brief est donné pour raconter l’histoire du lieu et quelques anecdotes s’y rapportant », précise-t-il. « L’architecture est une pièce importante du puzzle. Est-ce un bâtiment complètement neuf, est-ce une rénovation ? Le design intérieur vous offre une lecture de l’atmosphère souhaitée. Les couleurs, les textures jouent un rôle prépondérant dans le choix des matières choisies pour la composition du parfum. »
Pour Céline Barel (IFF), qui a travaillé avec les Airelles, « l’histoire du lieu, les détails nichés dans tous les aspects du séjour, de l’éclairage à l’art de la table en passant par les textures, les meubles et les fleurs, l’expérience en chambre, au bar, constituent une source d’inspiration infinie. Moins le type de clientèle car la signature olfactive d’un hôtel doit illustrer un lieu, pas une clientèle ».

Un processus singulier
D’autant que la création d’une signature olfactive diffère profondément de celle d’un parfum personnel. Comme l’explique Céline Barel, « ici, il ne s’agit pas d’exprimer une personnalité, mais de traduire les émotions et l’âme d’un lieu particulier. » L’objectif est de faire naître un souvenir marquant, une véritable « Madeleine de Proust » qui incitera, en plus du reste, les hôtes à revenir.
Une différence importante aussi soulignée par Thierry Wasser, expert du sur-mesure : « Une création de parfum sur mesure est un voyage à deux qui vous emmène dans la vie du commanditaire, avec les souvenirs, les amours, les aspirations de quelqu’un. Le but est de réaliser un parfum pour une seule et unique personne. Créer pour un établissement qui propose une expérience, outre un hébergement et un service impeccable, est un exercice différent. Il s’agit là de créer une mémoire du lieu et du vécu dans l’esprit des hôtes. »
Le véritable défi ? Faire en sorte que cette empreinte demeure subtile et s’accorde avec finesse à l’environnement sans envahir l’espace. « L’ambiance olfactive doit être discrète, presque subliminale. Il n’y a rien de pire qu’un parfum entêtant qui donne une sensation d’agression ou de claustrophobie », précise le parfumeur. De son côté, elle privilégiera, par exemple, des « bois, résines, plantes aromatiques, notes florales légères ou musquées » alors que « les fruits, les notes gourmandes ou florales trop capiteuses sont à proscrire. Ces accords, souvent adorés dans les parfums personnels, peuvent vite devenir artificiels et clivants dans un espace partagé ».
S’il n’exclut de son côté aucune note, Thierry Wasser quant à lui met un point d’honneur à assurer une parfaite cohérence de l’ensemble : « Lorsque vous imaginez une senteur pour un espace, c’est un peu comme accrocher une œuvre picturale au mur, il est bon de s’intégrer harmonieusement à son milieu. Le parfum doit subtilement être présent pour être senti, sans forcément être consciemment reconnaissable. »

Des hôtels aux croisières
Si les hôtels sont pionniers dans l’utilisation des signatures olfactives, cette tendance s’étend aujourd’hui à d’autres secteurs du luxe, notamment les croisières, comme c’est le cas d’Explora Journeys qui a collaboré avec le parfumeur Alberto Morillas (Firmenich). Avec, toujours, une approche différente de celle d’un parfum destiné à être porté, notamment au niveau de la structure, l’objectif était pour lui de créer « une ambiance immersive, propice à l’évasion, qui fait partie intégrante de l’environnement sans perturber l’intimité et qui capture l’esprit de l’océan et la liberté ressentie en mer».

Pour Mandala Blue, le nez a ainsi travaillé des agrumes lumineux comme la bergamote, la mandarine et le petit grain du Paraguay, associés aux fleurs délicates de jasmin et de fleur d’oranger, pour une touche aérienne.
La composition est sublimée par des notes profondes et enveloppantes d’ambre marin, bois de Gaïac, fève tonka et musc, « pour créer une immersion sensorielle suspendue entre ciel et mer ». Véritable vecteur d’identité du lieu qui l’accueille, au-delà d’un ajout uniquement décoratif, la signature olfactive devient ainsi un langage universel pour raconter une histoire et transporter les hôtes dans un voyage à la fois physique et sensoriel.
Article écrit par Sirine Errammach, à retrouver dans le n°10 d’OniriQ Magazine.



